Accueil Date de création : 10/09/08 Dernière mise à jour : 29/01/12 23:29 / 154 articles publiés

Entretien avec le sténopiste Nicolas Anquetil  (Interviews) posté le samedi 08 novembre 2008 13:24

C'est en effectuant des recherches que je suis tombé sur le site Internet de Nicolas Anquetil, proposant la lecture de son mémoire de DEA consacré au sténopé ainsi que la visite de sa galerie virtuelle. Je lui ai donc proposé de se prêter au jeu de l'interview que j'avais initié avec Jacques Prud'homme le mois dernier. Le moins que je puisse écrire, c'est que Nicolas Anquetil a énormément à nous apprendre sur le sténopé !

Laurent Diaz : Comment as-tu découvert le sténopé ?
Nicolas Anquetil : Totalement par hasard, une copine avait expérimenté la technique lors d'un workshop à la Fac. Beaucoup plus tard, je me suis souvenu qu'enfant j'avais été fasciné par la camera obscura du Mont Saint Michel, mais je n'avais gardé que l'aspect magique du procédé...

L.D. : Qu'apprécies-tu particulièrement dans cette technique ?
N.A. : La photographie pauvre ou naturelle se revendique comme contre-culture de la photographie classique où, sous la pression unificatrice de la mondialisation et de la pensée unique, l'automatisation et l'uniformisation des appareils photographiques se ressentent également dans les pratiques (standardisation des prises de vue, des sujets et taylorisation des différentes phases du procédé). Lorsque tu étudies les biographies des principaux acteurs de ce mouvement aux USA ou en Europe ce qui prédomine c'est un esprit soixante-huitard d'obédience marxiste qui va évoluer pour certains d'entre-eux vers la méditation et le zen. Minimalisme, quand tu nous tient !

L.D. : Tu as fait du sténopé le thème de ton mémoire de DEA.
Qu'as-tu principalement retenu de ce travail de recherche ?
N.A. : Que l'histoire des sciences n'était pas assez étudiée en France à l'époque où je l'ai passé et qu'il était difficile de croiser les différentes disciplines universitaires ce qui pourtant est nécessaire pour aborder sérieusement la question du sténopé. En ce qui concerne mes recherches à proprement parler, ce qui me passionne le plus est l'étude des textes et documents iconographiques anciens, avec le plaisir que j'éprouve lorsque je découvre, cachés en eux, des indices capitaux pour mes recherches. L'étude du sténopé et plus largement de la perspective naturelle (le domaine scientifique auquel était rattaché le sténopé dans l'Antiquité) et sa redécouverte par l'entremise de la traduction en latin d'ouvrages de savants arabes au XIIème siècle en Europe pose inévitablement la question de l’origine optique de la perspective dans l'art et des enjeux du changement de mode perceptif qu’elle a occasionné, lui-même expression de transformations sociales importantes.

Site web de Nicolas Anquetil
Site internet de Nicolas Anquetil (Mémoire de DEA)

L.D. : Jean-Pierre Huet t'a accompagné dans l'élaboration de ce mémoire.
Peux-tu nous en dire plus à son sujet ?

N.A. : Jean-Pierre qui vient tout juste de prendre sa retraite était prof à l'Université de Paris 8 Saint-Denis où il enseignait les techniques primitives de la photographie dont le sténopé. A mes yeux, il est le spécialiste français de cette technique. L'étude que j'ai fait sur la naissance de la perspective au Quattrocento en Italie par Filippo Brunelleschi et de son utilisation d'un sténopé dans la construction de ses deux fameux tableaux n'aurait pas du tout eu le même impact s'il n'avait été à mes côtés pour m'aider.

L.D. : Peux-tu nous présenter tes appareils et les supports sensibles que tu utilises ?
N.A. : En général, je construis mes appareils en fonction de mon projet, du plus petit, un cube de 3mm de côtés au plus grand, la transformation d'une salle de classe en chambre noire. Idem pour les surfaces sensibles.
Je fabrique mes appareils avec du contrecollé et les sténopés [les orifices] sont faits dans des plaques minces d'aluminium. Le support sensible le plus intéressant que j'ai utilisé est le plan film orthochromatique, mais c'est très cher ! Alors le meilleur compromis, à mon avis, est le papier Multigrade RC d'Ilford filtré directement derrière le sténopé avec un filtre doux. Pour les mesures au posemètre ce style de papier correspond à une valeur de 5 ASA/ISO.

Mini digital camera [Bluetech] : Nicolas Anquetil
Mini digital camera [Bluetech], un des appareils de Nicolas Anquetil

L.D. : Lors d'une séance photo, comment évalues-tu le temps de pose nécessaire ?
N.A. : Le temps de pose est variable en fonction de l’éclairement et de la brillance (ou luminance) du sujet, de l’ouverture relative du sténopé et de la sensibilité du support utilisé comme négatif. Pour éviter de trop nombreux essais préliminaires, je conseille d’utiliser un posemètre pour le mesurer. Après avoir affiché la rapidité de l’émulsion utilisée et déterminé un temps de pose à un diaphragme quelconque, j'applique cette formule :

t’ (en seconde) = t (en seconde) (f’/f)²
(t’) = nouveau temps de pose
(t) = temps de pose initial
(f’) = ouverture relative du sténopé
(f) = ancien numéro de diaphragme


Il est souvent nécessaire de majorer la valeur de l’exposition du nouveau temps de pose car la surface sensible subit une modification de sa rapidité nominale due à «l’effet de Scharzschild», qui fait qu’une même quantité de flux lumineux n’exerce pas le même effet sur une couche sensible selon la durée de la pose (écarts à la loi de réciprocité). Avec l'expérience, chaque sténopiste se fabrique ses propres abaques.

L.D. : Fais-tu l'usage d'un trépied ?
Comment t'y prends-tu pour positionner ton appareil ?
N.A. : J'utilise un trépied avec un aimant auquel je fixe mes appareils.
J'essaye toujours de visualiser mentalement l'angle de champ et de positionner mon appareil en conséquence.

L.D. : Au cours de séances en extérieur, quelle est la réaction des passants ? T'as t-on déjà pris pour un poseur de bombes ? ;)
N.A. : Il y a toujours beaucoup de curiosité et d'étonnement. Poseur de bombes, non, par contre, il faut toujours rester à côté de sa boîte de crainte que l'on vous la vole, cela m'est déjà arrivé !

L.D. : Quels sont tes sujets de prédilection ?
N.A. : Jeune mes problématiques tournaient autour d'un anthropomorphisme inquiet, maintenant, je suis plus zen et j'aime retrouver l'horizon et la profondeur de champ des grands espaces !

L.D. : J'apprécie particulièrement tes portraits et autoportraits en noir et blanc. Ils me font penser aux photos de victimes ou suspects de la rubrique Faits divers d'un journal.  Quelle était ta démarche pour cette série ?

Portraits en noir et blanc : Nicolas Anquetil
De G. à Dr. : Ariane (2001), Autoportrait (1999), Autoportrait (2001), Nicolas Anquetil.

N.A. : Merci et bien vu ! Le choix de la série et la présentation rigoureuse sous forme de planches typologiques étaient directement inspirées de l’imagerie scientifique, en particulier de la photographie signalétique.

A la fin du XIXème siècle, l’utilisation de la photographie était avant tout systématisée à des fins de surveillance sociale. Une des étapes majeures, par son ampleur et son esprit de système, est la très remarquable série de clichés d’Eugène Appert réalisée en 1871 et comprenant plusieurs centaines de portraits de femmes, d’hommes et d’enfants, ayant participé au mouvement communaliste, dans un soucis d’optimiser la répression versaillaise à l’encontre des proscrits. Cette initiative coïncidait avec les premières grandes entreprises d’iconographie de la maladie mentale. Les deux genres judiciaire et médico-psychiatrique se rejoignirent vers 1880, dans un système global d’identification que le grand public connaît sous le nom de «bertillonnage».

Il s'agissait alors pour moi de faire éprouver la différence pour reprendre la définition de Lacan entre le réel comme notre limite matérielle, ce sur quoi nous nous heurtons, et la réalité comme version de ce que nous nous donnons du réel, qui mêle l'imaginaire et le symbolique.

L.D. : De quels artistes apprécies-tu particulièrement le travail ?
N.A. : Concernant la pratique du sténopé, j'aime les artistes du Brotherhood of the Linked Ring [cf. Pictorialisme] et pour les artistes contemporains, Abelardo Morell, Luzia Simons et Steven Pippin.

L.D. : Tu as également réalisé des sténopés en couleur.
Comment est-ce possible ?

N.A. : J'ai un boitier 24x36 transformé en sténopé et j'utilisais à l'époque des films Fuji de 800 asa. Maintenant, je travaille à la mini digital camera [Bluetech], c'est un appareil numérique de la taille d'une boîte d'allumette qui est d'origine, un sténopé avec une demi-lentille en plastique pour améliorer la luminosité.

Portraits en couleur : Nicolas Anquetil
De G. à Dr. : Autoportrait couleur (2004), Karine (2004), Rosa (2004), Nicolas Anquetil.

L.D. : Réalises-tu tes tirages toi-même en labo ?
N.A. : Plus maintenant, sauf quand j'explique la technique à mes élèves. Je dois quand même ajouter que j'ai pratiqué jeune la gomme bichromatée, les procédés charbon etc. Et que j'adorais la cuisine dite de labo, je me souviens encore avoir pisser sur mes tirages pour les fixer à l'ancienne car j'étais un puriste !

L.D. : As-tu été confronté à un problème de perte de qualité de l'image,
notamment au niveau des dégradés et des tons sombres ?

Si oui, as-tu un remède à nous soumettre ?
N.A. : Pour résoudre ce style de problème, il faut utiliser du papier Multigrade doux satiné ou perlé et respecter les temps du révélateur pour le développement...

L.D. : Pour finir, quels conseils donnerais-tu à un apprenti sténopiste ?
N.A. : Aucun, à mes yeux, il est déjà sur la bonne voie ;-)

 

Propos recueillis par e-mail en novembre 2008.

partager

Déposez un commentaire !

(facultatif)

(facultatif)

error

Attention, les propos injurieux, racistes, etc. sont interdits sur ce site.
Si une personne porte plainte, nous utiliserons votre adresse internet (38.107.179.220) pour vous identifier.     


2 commentaire(s)

  • Laurent

    sam 08 nov 2008 23:37

    Effectivement, le propos de Nicolas Anquetil est très dense. Il y a là pas mal de choses à fouiller !

  • Alexis

    sam 08 nov 2008 22:55

    Et salut ;-)

    Très intéressante cette interview, bravo mon cher Laurent...bref, j'ai pas tout compris, c'est bien ;-)
    Tu n'as plus qu'à intégrer tout ça et nous le ré-expliquer !

ouvrir la barre
fermer la barre

Vous devez être connecté pour écrire un message à stenope

Vous devez être connecté pour ajouter stenope à vos amis

 
Créer un blog