C'est en effectuant des recherches que je suis tombé sur
le
site Internet de Nicolas Anquetil, proposant la lecture de
son mémoire de DEA consacré au sténopé ainsi que
la visite de sa galerie virtuelle. Je lui ai donc proposé de
se prêter au jeu de l'interview que j'avais initié
avec Jacques Prud'homme le mois dernier. Le moins
que je puisse écrire, c'est que Nicolas Anquetil a
énormément à nous apprendre sur le sténopé !
Laurent Diaz : Comment as-tu découvert le sténopé
?
Nicolas Anquetil : Totalement par hasard, une
copine avait expérimenté la technique lors d'un workshop à la
Fac. Beaucoup plus tard, je me suis souvenu qu'enfant j'avais
été fasciné par la camera obscura du Mont Saint Michel, mais
je n'avais gardé que l'aspect magique du procédé...
L.D. : Qu'apprécies-tu particulièrement dans cette
technique ?
N.A. : La photographie pauvre ou naturelle se revendique comme
contre-culture de la photographie classique où, sous la pression
unificatrice de la mondialisation et de la pensée unique,
l'automatisation et l'uniformisation des appareils photographiques
se ressentent également dans les pratiques (standardisation des
prises de vue, des sujets et taylorisation des différentes phases
du procédé). Lorsque tu étudies les biographies des principaux
acteurs de ce mouvement aux USA ou en Europe ce qui prédomine c'est
un esprit soixante-huitard d'obédience marxiste qui va évoluer pour
certains d'entre-eux vers la méditation et le zen. Minimalisme,
quand tu nous tient !
L.D. : Tu as fait du sténopé le thème de ton mémoire de
DEA.
Qu'as-tu principalement retenu de ce travail de recherche
?
N.A. : Que l'histoire des sciences n'était pas
assez étudiée en France à l'époque où je l'ai passé et qu'il était
difficile de croiser les différentes disciplines universitaires ce
qui pourtant est nécessaire pour aborder sérieusement la question
du sténopé. En ce qui concerne mes recherches à proprement parler,
ce qui me passionne le plus est l'étude des textes et documents
iconographiques anciens, avec le plaisir que j'éprouve lorsque je
découvre, cachés en eux, des indices capitaux pour mes recherches.
L'étude du sténopé et plus largement de la perspective naturelle
(le domaine scientifique auquel était rattaché le sténopé dans
l'Antiquité) et sa redécouverte par l'entremise de la traduction en
latin d'ouvrages de savants arabes au XIIème siècle en Europe pose
inévitablement la question de l’origine optique de la
perspective dans l'art et des enjeux du changement de mode
perceptif qu’elle a occasionné, lui-même expression de
transformations sociales importantes.

Site
internet de Nicolas Anquetil (Mémoire de DEA)
L.D. : Jean-Pierre Huet t'a accompagné dans
l'élaboration de ce mémoire.
Peux-tu nous en dire plus à son sujet ?
N.A. : Jean-Pierre qui vient tout juste de prendre sa retraite
était prof à l'Université de Paris 8 Saint-Denis où il enseignait
les techniques primitives de la photographie dont le sténopé. A mes
yeux, il est le spécialiste français de cette technique. L'étude
que j'ai fait sur la naissance de la perspective au Quattrocento en
Italie par Filippo Brunelleschi et de son utilisation d'un sténopé
dans la construction de ses deux fameux tableaux n'aurait pas du
tout eu le même impact s'il n'avait été à mes côtés pour
m'aider.
L.D. : Peux-tu nous présenter tes appareils et les supports
sensibles que tu utilises ?
N.A. : En général, je
construis mes appareils en fonction de mon projet, du plus petit,
un cube de 3mm de côtés au plus grand, la transformation d'une
salle de classe en chambre noire. Idem pour les surfaces
sensibles.
Je fabrique mes appareils avec du contrecollé et les sténopés [les
orifices] sont faits dans des plaques minces
d'aluminium. Le support sensible le plus intéressant que j'ai
utilisé est le plan film orthochromatique, mais c'est très cher !
Alors le meilleur compromis, à mon avis, est le papier Multigrade
RC d'Ilford filtré directement derrière le sténopé avec un
filtre doux. Pour les mesures au posemètre ce style de papier
correspond à une valeur de 5 ASA/ISO.
![Mini digital camera [Bluetech] : Nicolas Anquetil Mini digital camera [Bluetech] : Nicolas Anquetil](http://www.laurent-diaz.com/blog/nicolas-anquetil-appareil.jpg)
Mini digital camera [Bluetech], un des appareils de
Nicolas Anquetil
L.D. : Lors d'une séance photo, comment
évalues-tu le temps de pose nécessaire ?
N.A. : Le
temps de pose est variable en fonction de l’éclairement et de
la brillance (ou luminance) du sujet, de l’ouverture relative
du sténopé et de la sensibilité du support utilisé comme
négatif. Pour éviter de trop nombreux essais préliminaires, je
conseille d’utiliser un posemètre pour le mesurer. Après
avoir affiché la rapidité de l’émulsion utilisée et déterminé
un temps de pose à un diaphragme quelconque, j'applique cette
formule :
t’ (en seconde) = t (en
seconde) (f’/f)²
(t’) = nouveau temps de
pose
(t) = temps de pose initial
(f’) = ouverture relative du
sténopé
(f) = ancien numéro de diaphragme
Il est souvent nécessaire de majorer la valeur de
l’exposition du nouveau temps de pose car la surface sensible
subit une modification de sa rapidité nominale due à «l’effet
de Scharzschild», qui fait qu’une même quantité de flux
lumineux n’exerce pas le même effet sur une couche sensible
selon la durée de la pose (écarts à la loi de réciprocité). Avec
l'expérience, chaque sténopiste se fabrique ses propres
abaques.
L.D. : Fais-tu l'usage d'un trépied
?
Comment t'y prends-tu pour positionner ton
appareil ?
N.A. : J'utilise un trépied avec un aimant auquel je fixe mes
appareils.
J'essaye toujours de visualiser mentalement l'angle de champ et de
positionner mon appareil en conséquence.
L.D. : Au cours de séances en extérieur, quelle est la
réaction des passants ? T'as t-on déjà pris pour un poseur de
bombes ? ;)
N.A. : Il y a toujours beaucoup de
curiosité et d'étonnement. Poseur de bombes, non, par contre, il
faut toujours rester à côté de sa boîte de crainte que l'on vous la
vole, cela m'est déjà arrivé !
L.D. : Quels sont tes sujets de prédilection
?
N.A. : Jeune mes problématiques tournaient autour d'un
anthropomorphisme inquiet, maintenant, je suis plus zen et j'aime
retrouver l'horizon et la profondeur de champ des grands espaces
!
L.D. : J'apprécie particulièrement tes portraits et
autoportraits en noir et blanc. Ils me font penser aux photos de
victimes ou suspects de la rubrique Faits divers d'un journal.
Quelle était ta démarche pour cette série ?

De G. à Dr. :
Ariane (2001), Autoportrait (1999),
Autoportrait (2001), Nicolas Anquetil.
N.A. : Merci et bien vu ! Le choix de la série et la
présentation rigoureuse sous forme de planches typologiques étaient
directement inspirées de l’imagerie scientifique, en
particulier de la photographie signalétique.
A la fin du XIXème siècle, l’utilisation de la photographie
était avant tout systématisée à des fins de surveillance sociale.
Une des étapes majeures, par son ampleur et son esprit de système,
est la très remarquable série de clichés d’Eugène Appert
réalisée en 1871 et comprenant plusieurs centaines de portraits de
femmes, d’hommes et d’enfants, ayant participé au
mouvement communaliste, dans un soucis d’optimiser la
répression versaillaise à l’encontre des proscrits. Cette
initiative coïncidait avec les premières grandes entreprises
d’iconographie de la maladie mentale. Les deux genres
judiciaire et médico-psychiatrique se rejoignirent vers 1880, dans
un système global d’identification que le grand public
connaît sous le nom de «bertillonnage».
Il s'agissait alors pour moi de faire éprouver la différence pour
reprendre la définition de Lacan entre le réel comme notre limite
matérielle, ce sur quoi nous nous heurtons, et la réalité comme
version de ce que nous nous donnons du réel, qui mêle l'imaginaire
et le symbolique.
L.D. : De quels artistes apprécies-tu particulièrement
le travail ?
N.A. : Concernant la pratique du sténopé, j'aime les artistes du
Brotherhood of the Linked Ring [cf. Pictorialisme] et pour les
artistes contemporains, Abelardo
Morell, Luzia Simons et
Steven Pippin.
L.D. : Tu as également réalisé des sténopés en couleur.
Comment est-ce possible ?
N.A. : J'ai un boitier 24x36 transformé en sténopé et j'utilisais à
l'époque des films Fuji de 800 asa. Maintenant, je travaille à la
mini digital camera [Bluetech], c'est un appareil numérique de la
taille d'une boîte d'allumette qui est d'origine, un sténopé avec
une demi-lentille en plastique pour améliorer la luminosité.

De G. à Dr. : Autoportrait couleur (2004),
Karine (2004), Rosa (2004), Nicolas
Anquetil.
L.D. : Réalises-tu tes tirages toi-même en labo
?
N.A. : Plus maintenant, sauf quand j'explique la technique à mes
élèves. Je dois quand même ajouter que j'ai pratiqué jeune la gomme
bichromatée, les procédés charbon etc. Et que j'adorais la cuisine
dite de labo, je me souviens encore avoir pisser sur mes tirages
pour les fixer à l'ancienne car j'étais un puriste !
L.D. : As-tu été confronté à un problème de perte de
qualité de l'image,
notamment au niveau des dégradés et des tons sombres
?
Si oui, as-tu un remède à nous soumettre ? 
N.A. : Pour résoudre ce style de problème, il faut utiliser du
papier Multigrade doux satiné ou perlé et respecter les temps du
révélateur pour le développement...
L.D. : Pour finir, quels conseils donnerais-tu à un
apprenti sténopiste ?
N.A. : Aucun, à mes yeux, il est déjà sur la bonne voie ;-)
Propos recueillis par e-mail en novembre 2008.





Laurent
sam 08 nov 2008 23:37