Il y a quelques temps, j'ai découvert les travaux de Quinn Jacobson qui pratique le collodion humide et depuis, je fantasme !
Sans vouloir trahir le sténopé auquel je suis fidèle ou presque depuis plus de deux ans, je me suis penché sur le collodion humide en interrogeant Vincent Tuloup, un artiste comme je les aime et les envie : pluridisciplinaire, passionné, talentueux, généreux, bourré d'énergie, plein de projets passés en cours et à venir, déterminé, confiant et doté du don d'ubiquité !
Vincent Tuloup a répondu à toutes mes questions sans se
montrer avare de détails. Ses propos d'un grand intérêt devraient
trouver écho auprès d'amateurs de sténopé tels que vous
!
Laurent Diaz : Qu'est-ce que le collodion humide
?
Vincent Tuloup : La photographie au collodion humide est un procédé
datant des années 1850. Elle a été introduite par Frédéric Scott
Archer et a été très populaire jusqu'à sa disparition à la fin des
années 1870. L'idée était d'utiliser le collodion comme support
photosensible sur des plaques de verre ou de métal.
Le terme "collodion humide" vient du fait qu'une fois les plaques sensibilisées en les trempant dans du nitrate d'argent liquide, il faut faire la photo puis la développer dans la foulée, avant que la plaque ne sèche.
En pratique, il faut soit aménager/improviser un labo dans une
salle de bain, soit fabriquer un mini-labo transportable. La seule
condition est d'avoir un lieu noir avec une lampe inactinique. Il
faut juste assez de place pour pouvoir poser quelques
ustensiles.
L.D. : Que pouvez-vous nous dire au sujet de l'appareil
photo utilisé dans le cadre du collodion ?
V.T.
: La configuration est proche de la photo "classique" à la
chambre.
Chambre photographique utilisée pour le collodion
humide (photo : Vincent Tuloup)
Il s'agit d'utiliser une plaque (verre ou métal) que l'on va recouvrir de collodion, avant d'être introduite dans un châssis en lieu et place d'un négatif. Bien sûr, l'épaisseur de la plaque (relativement fine s'il s'agit de métal, mais plutôt épaisse dans le cas du verre) interdit l'utilisation de châssis "standard".
On peut aisément modifier un châssis en y découpant un emplacement où l'on pourra caler une plaque. Il suffit de coller 4 coins en plexiglas pour la retenir coté objectif, et d'improviser un "ressort" (n'importe quel objet plat peut faire l'affaire: du carton, une lamelle d'aluminium légèrement bombée...) pour la plaquer par derrière et la maintenir dans son emplacement.
Une autre solution est d'acquérir une chambre dédiée : soit une
antiquité (il y en a beaucoup dans les foires ou sur Internet) soit
un "remake" fait par un artisan (il y en a de nombreux aux USA qui
vendent leur production en ligne). Dans ce cas, les dos seront
dédiés au collodion et seront plus pratiques à utiliser que des dos
modifiés.

Châssis bricolé pour recevoir une plaque (photo :
Vincent Tuloup)
L.D. : Comment prépare-t-on une plaque photosensible
?
V.T. : Le premier point important est la propreté de la plaque :
qu'elle soit en verre ou en métal, elle doit être impeccable! Le
procédé est extrêmement sensible aux poussières et aux moindres
saletés. Il faut verser une flaque de collodion au centre de la
plaque puis, en basculant celle-ci dans un geste circulaire,
recouvrir l'ensemble de la plaque de manière uniforme. Le surplus
est versé dans un récipient prévu à cet effet. Bien que l'ensemble
du procédé demande énormément de précision et de concentration, ce
geste est un des plus critiques car la qualité de la couche de
collodion conditionne la qualité de la photo.
On laisse le film de collodion prendre quelques secondes (il
devient un peu pâteux) avant d'insérer la plaque dans le récipient
contenant le nitrate d'argent. Dans la pratique, on a souvent une
spatule de plexiglas sur laquelle on pose la plaque et que l'on
descend d'un geste sûr et constant dans le bain.
Bain pour nitrate d'argent et
bain pour fixateur (photo : Vincent Tuloup)
On ferme alors le couvercle et on laisse la plaque sensibiliser
pendant 3 minutes. On la ressort et, après l'avoir légèrement
égouttée, on l'insert dans le châssis.
On peut alors prendre la photo comme on prendrait une photo
classique à la chambre.
L.D. : Pendant la prise de vue, comment vous y
prenez-vous pour déterminer le temps de pose, la mise au point, le
cadrage ?
V.T. : Le collodion est sensible aux UV. Il est donc inutile de
vouloir mesurer l'exposition de manière classique, avec une
cellule. En gros, on regarde le ciel, la quantité de nuages et, en
fonction de l'heure (midi, fin d'après-midi...) on estime le temps
de pose.
On part fréquemment sur une base de 7 secondes à pleine ouverture. C'est pourquoi on utilise souvent des supports de tête pour les portraits, histoire d'empêcher le modèle de trop bouger. Pour les natures mortes, en voulant fermer le diaphragme, il n'est pas rare d'avoir une, deux, ou trois minutes de temps de pose. De toute façon, la première photo permet de se caler: si l'image apparait trop vite sous le révélateur, on réduit le temps de pose.
Pour le reste, il faut juste avoir à l'esprit les "couleurs" telles qu'elles sont vues par le collodion (les bleus ont tendance à sortir blancs - des yeux bleus sont souvent impressionnants - et les rouges sortent noir) et bien soigner la mise au point à la loupe si l'on fait un portrait à pleine ouverture avec une grande chambre.
Un des points critiques si l'on n'est pas en extérieur est
l'éclairage artificiel. Les flashes ne donnent pas de bons
résultats et le mieux est d'utiliser des lampes "lumière du jour"
avec le plus de puissance possible pour garder des temps de pose
raisonnables.

Un portrait et une vanité par Vincent Tuloup (les
stries présentes sur l'image de gauche sont causées par un mauvais
versement du collodion).
L.D. : Comment se déroule le développement de la plaque
?
V.T. : Une fois la photo prise, on la ramène
rapidement dans le labo. Sous la lumière inactinique, on sort la
plaque du châssis puis, d'un geste sûr, on répand le révélateur sur
la couche de collodion. C'est aussi un geste critique car il peut
générer des traces ou des formes plus ou moins énigmatiques sur
l'image finale.
Le révélateur, à base de sulfate de fer et d'acide glacial acétique, doit être hyper filtré sinon toutes sortes de "débris" apparaitront sur limage (la liste des défauts possibles est très longue au collodion...). Dans tous les cas, il vaut mieux verser "trop" que pas assez.
On contrôle le développement à l'œil : dès que les détails apparaissent dans les ombres, on arrête le procédé en versant de l'eau sur la plaque. La durée moyenne de révélation est comprise entre 1 à 20 secondes suivant l'âge et la sensibilité du collodion et l'exposition.
Si l'image apparait instantanément, cela signifie que la photo a été surexposée.
Il arrive souvent, pour éviter certains halos sur l'image, d'augmenter la dilution du révélateur. Dans ce cas, le temps de développement augmente. Il reste dans tous les cas très court. Au final, on obtient une image presque aussi vite qu'avec un polaroid.
A ce stade l'image est blanche et bleue. On peut alors la tremper dans le bain de fixateur. A partir de ce moment, les prochaines étapes peuvent être effectuées à la lumière.
Suivant le type de fixateur (cyanure, thiosulfate de sodium...) l'image finale va apparaitre plus ou moins vite (entre 4 et 20-30 secondes suivant les concentrations). C'est dans tous les cas le moment le plus spectaculaire, le plus magique: l'image blanche et bleue devient blanche, disparait, puis d'un coup les noirs apparaissent et en quelques secondes l'image finale positive se forme sur la plaque.
S'il s'agit d'une plaque de métal pré-peinte (avec un fond noir)
l'image apparait directement. Dans le cas du verre, il faut mettre
la plaque devant un fond noir pour voir l'image. Un des procédés
consiste d'ailleurs à peindre l'arrière de la plaque de verre en
noir. On dit alors qu'il s'agit d'un "ambrotype".

Ambrotype de Vincent Tuloup
Les tons obtenus dépendent de la chimie. Le cyanure fixe plus rapidement et avec des tons légèrement différents du thiosulfate. On est dans tous les cas dans des gammes sépia, avec plus ou moins de contraste suivant la chimie et la lumière.
J'utilise, pour ma part, le thiosulfate mais celui-ci nécessite par la suite un lavage bien plus long que le cyanure de potassium (une vingtaine de minutes au lieu de trois). En extérieur, de nombreux collodionistes préfèrent le cyanure pour cette raison. Le cyanure demande cependant une bonne discipline: si l'acide du révélateur n'est pas bien lavé sur la plaque, il réagit avec le cyanure et produit un gaz mortel. Le thiosulfate est, quant à lui, sans danger !
On rince ensuite la plaque (il suffit de la laisser dans un bac avec de l'eau) puis on la fait sécher. Dans certains cas (film qui se décolle), on peut accélérer le procédé à l'aide d'un sèche-cheveux. Une fois sèche, l'image s'éclaircit de manière significative, mais on récupère l'exposition originale en la vernissant.
J'ai décrit ici le procédé pour obtenir une image positive, mais
en altérant la chimie, on peut produire des négatifs sur verre. On
peut ensuite en faire des tirages contact.

Plaques de métal en plein séchage (photo : Vincent
Tuloup)
L.D. : Comment se passe le vernissage de la plaque
?
V.T. : Le vernissage est également particulier. On chauffe la
plaque sur une flamme de lampe à huile, on chauffe le vernis, on
verse le vernis sur la plaque avec le même geste que pour verser le
collodion.

A gauche : vernissage
; A droite : reflets irisés d'une photo au
collodion (photos : Vincent Tuloup)
Si la plaque n'est pas assez chaude le vernis blanchit et
devient opaque.
Si la plaque est trop chaude, le vernis peut prendre feu ou la
plaque éclater (dans le cas du verre).
On passe alors la plaque sur feu doux.
On la laisse ensuite sécher deux jours. Elle devient alors
"immortelle". Il faut savoir que, dans tous les cas, on peut vernir
les photos longtemps après les avoir prises. Certains de mes amis
possèdent des plaques non vernies du XIXème siècle qui sont encore
en parfait état!
L.D. : Comment procédez-vous pour le tirage de vos
images ?
V.T. : Personnellement, je règle ma chimie pour faire des plaques
"positives" et je garde l'objet comme photo finale. Je n'en fais
pas de "retirages". Bien qu'en scannant (il est très facile de
scanner avec un simple scanner à plat), il soit possible de faire
de très grands tirages du fait de l'extrême finesse des photos au
collodion, j'aime bien garder ces petits objets (des portraits sur
des petites plaques par exemple) et savoir qu'ils sont uniques.
Maintenant, certains de mes amis font des négatifs sur verre
plutôt que des positifs et peuvent de fait, faire des tirages
contacts, par exemple sur du papier albuminé. J'ai vu de très beaux
résultats avec ce vieux procédé.
L.D. : Comment expliquer le rendu des images obtenues
avec cette technique ?
V.T. : Le rendu si typique est une superposition de divers
phénomènes chimiques : voile/halo dû au révélateur, à la manière de
répandre le collodion sur la plaque, aux différents gestes tout au
long du procédé, à la pureté de la chimie, à la température, à la
réaction inhabituelle à la lumière...
En s'appliquant, on peut retirer ces défauts, mais je leur trouve personnellement beaucoup de charme, et ce contraste entre la netteté inouïe des 1 ISO natifs et ces défauts psychédéliques est unique.
Le flou typique de certains portraits n'est, quant à lui, pas
tant lié au collodion qu'à certaines optiques utilisées à pleine
ouverture. Les objectifs "Petzval" du XIXème siècle ont par exemple
souvent des flous tourbillonnants à la périphérie de l'image. Les
vieux objectifs sont très prisés car leurs verres n'étaient pas
traités contre les UV. Les longs temps de pose ne nécessitent par
ailleurs pas d'obturateur (on retire le capuchon et on compte à
voix haute).
L.D. : Les plaques ont une sensibilité de 1 ISO avec le
collodion humide ? Ai-je bien lu ???
V.T. : Le 1 ISO est théorique et dur à juger car cela dépend de la
"fraîcheur" du collodion et de sa qualité. Plus le collodion
vieillit plus il "rougit" et plus il faut allonger les temps de
pose.

A gauche : collodion frais ;
A droite : collodion de 3 mois d'âge (photos :
Vincent Tuloup)
Ce qui est certain c'est qu'il n'y a pas de grain : c'est assez
facile à voir en scannant finement des plaques (surtout pour les
natures mortes dans la mesure où les portraits ont souvent des
flous dus aux longs temps d'exposition).
L.D. : Quel matériel faut-il utiliser ? Est-il difficile
à trouver ? Coûteux ?
V.T : Le plus compliqué, au début, c'est de trouver les produits
chimiques. Il n'y a pas beaucoup de distributeurs "grand public" et
tous les produits ne sont pas faciles à trouver. Des listes
détaillées se trouvent sur les quelques forums dédiés. Il y a aussi
depuis peu certains magasins en ligne américains qui vendent des
produits prêts à l'emploi. Le mieux est dans tous les cas de les
faire soi-même.
Le plus onéreux est le nitrate d'argent. Ceci dit, le bain de
nitrate ne se jette pas mais se filtre régulièrement. On réajuste
le pH et au pire, on ajuste la concentration d'argent en en
ajoutant un tout petit peu (on mesure la densité avec un
aréomètre).

Quelques produits chimiques utilisés dans le cadre
de la photo au collodion (photo : Vincent Tuloup)
Le collodion lui-même peut se fabriquer en un quart d'heure. Il suffit de le laisser reposer quelques heures avant de l'utiliser. Tous ces produits se conservent très bien. Au passage, un des composants critiques du collodion est l'éther. Etant dangereux à stocker pur (risques d'explosion), je l'utilise complètement et je stocke du collodion prêt à l'emploi, plus stable.
Globalement, une fois qu'on a la main, le procédé n'est pas plus couteux que des photos argentiques classiques, d'autant plus qu'on fait "peu" de photos en collodion.
Concernant les supports, le verre ne coûte pas grand chose à la
découpe et l'on peut trouver des plaques de métal dédiées chez des
vendeurs américains sur Internet, à des prix très bas (même avec
les frais de port). Le verre a l'avantage de pouvoir être
immédiatement réutilisé : si on rate une photo, on efface le
collodion humide de la plaque et on recommence. Dans tous les cas,
je dirais que l'effort n'est pas tant financier que temporel : il
faut être très patient et persévérant.
L.D. : Le collodion est-il accessible à tous ? Quels
conseils donneriez-vous à un débutant qui souhaite se lancer
?
V.T. : La meilleure option est de suivre un stage avec un
spécialiste. Il y a certains gestes qu'on ne peut pas expliquer, il
faut les voir en vrai pour comprendre. J'ai pour ma part commencé à
apprendre tout seul en partant d'informations trouvées sur Internet
mais mes débuts on été difficiles. Par chance, j'avais réussi ma
première photo et donc je n'ai pas désespéré quand toutes les
suivantes ont été ratées. Mais en deux jours de stage, j'ai appris
autant qu'en deux mois tout seul et compris la plupart de mes
erreurs.
Concernant les contraintes, je dirai que le plus pénible est le
stockage des produits chimiques dont certains demandent quelques
précautions (métaux lourds, nitrate d'argent, éther, cyanure). Il
faut dans tous les cas être très discipliné et ne jamais se laisser
presser par le temps. Toujours faire les choses calmement et
méthodiquement. il faut être très patient, mais la satisfaction est
immense quand on réussit une belle image: il s'agit de pièces
uniques!
L.D. : Comment vous-êtes vous lancé dans cette technique
et pourquoi ?
V.T. : Je l'ai découverte par le plus grand des hasards grâce à un
libraire. Je cherchais des livres de photos de nus "à l'ancienne"
lorsqu'on m'a présenté un livre qui m'a charmé avec juste quelques
photos dont j'ai trouvé le rendu unique. Il s'agissait du très beau
livre (plus édité hélas) de Robert Maxwell. J'ai réalisé que ce
genre de rendu pouvait donner plus de force à d'autres projets que
j'avais en tête. Puis, quand j'ai vu les portraits de Quinn
Jacobson, je n'ai plus pu résister mais il m'a fallu plusieurs mois
avant de réussir ma première photo.

Plaque d'aluminium de Vincent
Tuloup
L.D. : Comment avez-vous appris ?
V.T. : J'ai cherché sur Internet, j'ai acheté quelques fascicules
sur eBay, puis j'ai contacté directement Quinn Jacobson. Sa
gentillesse et ses qualités de pédagogue en font un personnage
incontournable et fascinant. J'ai fini par le rencontrer à Bièvres,
puis, après plusieurs mois d'auto-apprentissage, j'ai suivi un
atelier avec lui à Paris. J'ai alors énormément progressé.
L.D. : Selon vous, quels sont les avantages et les
inconvénients de cette technique ?
V.T. : Pour moi, les avantages sont le rendu unique, la précision
phénoménale des "1 ISO" couplée à ses magnifiques défauts/artéfacts
vaporeux qui donnent un côté mystérieux aux images. Une petite
plaque de verre, bien scannée, peut permettre des agrandissements
de 4 mètres. Même si cela n'est pas un but en soi, c'est
saisissant. J'ai d'ailleurs réalisé qu'aucun support, ni papier, ni
écran, ne donnait d'images si fines à voir. Parfois même, les
images sont tellement fortes, qu'avec le jeu des irisations et des
reflets, on a l'impression que les images sont en 3D, même sur de
petites plaques.

Détail d'une plaque de verre en collodion (photo :
Vincent Tuloup)
Les inconvénients sont clairs : procédé totalement artisanal, longs
temps de pose, obligation de développer dans la foulée. J'y trouve
ceci dit un coté ludique qui fait que, même si l'on rate toutes ses
photos, on passe un très bon moment! C'est aussi une expérience
pour les modèles qui doivent tenir des temps de pose auxquels ils
ne sont pas habitués. Il n'est pas rare de ne pas devoir bouger
pendant plus d'une minute, entre la mise au point et la photo. Cela
explique aussi pourquoi il est impossible de tenir un faux sourire
au collodion !
L.D. : Comment décririez-vous votre démarche
photographique ?
V.T. : Je suis dans une démarche artistique globale qui n'est pas
limitée à la photo. Je fais aussi de la peinture, de la musique,
des courts-métrages. Il s'agit pour moi de moyens d'expressions. En
fonction de ce que je veux raconter, je choisis le plus adapté.
Nous avons la chance de vivre une époque où le choix n'a jamais été
aussi grand. En photo, si je dois faire des books, je ferai des
photos au réflex digital. Si je veux des portraits, je prendrai un
Hasselblad ou une chambre. Si je veux des mises en scène,
j'utiliserai une chambre avec du film ou du collodion suivant les
sujets. Là par exemple je suis très tenté par des portraits en
couleur 8x10 avec la nouvelle Ektar 100.
Donc globalement, je ne me soucie pas du procédé ou du matériel. Il est secondaire. L'important, c'est qu'il soit adapté à ma vision. Une grosse partie de mon travail tourne autours d'univers fantastiques et oniriques. De fait, le collodion ou le polaroid (les polas 51 ou 55 par exemple) me conviennent très bien. Je trouve également que le noir et blanc permet plus d'abstraction et de poésie, même si j'utilise souvent des photos couleur faites en studio comme base pour mes peintures.
Dans tous les cas, l'essentiel est d'avoir des rêves, des idées,
des choses à raconter. J'aime quand une image parle toute seule,
sans mode d'emploi, sans titre. Quand chacun peut s'arrêter dessus
pour imaginer une histoire, sa propre histoire.
L.D. : Certains artistes vous inspirent-ils
particulièrement ?

Le jardin des délices de
Jérôme Bosch (détail) - Source : Wikipedia
V.T. : Une grosse partie de mes travaux s'inspire des univers de
Poe et Lovecraft. Je compte d'ailleurs retourner prochainement à
Providence, avec une chambre. Sinon, visuellement, je suis
influencé par tout ce que j'ai vu, depuis Le jardin des
délices de Jérôme Bosch devant lequel je peux rester des
heures au Prado, jusqu'aux films ou aux peintures de David Lynch.
Dario Argento m'a aussi beaucoup marqué par son esthétique. J'aime
également beaucoup les peintres de la Renaissance et, dans les
modernes, j'ai une grande fascination pour les Tamara de Lempicka
depuis que j'ai pu les voir en vrai. Dali aussi. Et puis,
l'exposition de Soulages à Beaubourg m'a marqué l'année dernière.
Au détour de certains marchés, de certaines foires ou expositions,
des artistes moins connus peuvent aussi avoir un effet
terrible.
La musique a aussi une grande influence. Je suis très amateur d'univers sonores "ambient" qui laissent rêver, qui transportent.
En photo par contre, je suis moins influencé. Je trouve la
photographie moderne encore trop ancrée dans le réel. Ceci dit,
outre les portraits de Quinn Jacobson, j'ai pendant longtemps adoré
les photographies très naturelles de Jean-François Jonvelle. Plus
récemment, un artiste m'a réellement transporté: Jean-Marie
Francius, avec notamment sa série Les anges, totalement
transcendante.
L.D. : Quel(s) défi(s) aimeriez-vous vous lancer en
photo ?
V.T. : Aujourd'hui, dans la profusion d'images qui nous entoure,
notamment sur Internet, le plus grand des défis, c'est de trouver
son propre style, d'arriver à exister. Après, la plus grande des
difficultés est de produire une œuvre cohérente et
conséquente. Je me force aujourd'hui à continuer sur les mêmes
thèmes, même si de nouvelles idées surgissent régulièrement,
j'essaie de me concentrer pour terminer ce que j'ai commencé, même
si cela doit prendre plusieurs années.
C'est pour moi le deuxième défi aujourd'hui : dans un monde ou tout
doit aller vite, de privilégier la qualité et la profondeur sur la
vitesse ou le désir de reconnaissance. L'important, in fine, c'est
que l'œuvre vive par elle même.
Propos recueillis par e-mail en novembre 2010.





basile
lun 27 déc 2010 17:54