
Photo : Daniel Nowak
Grâce à Flickr, j'ai découvert le travail du photographe
Daniel Nowak qui organise des ateliers sténopé dans une drôle de
caravane (baptisée Fata Morgana) faisant office de camera obscura
(chambre noire dans laquelle la lumière est projetée sur une
surface plane, formant une image en deux dimensions).
Souhaitant en apprendre davantage, je lui ai posé quelques
questions.
Laurent Diaz : Pouvez-vous vous présenter en quelques
lignes ?

Autoportrait à l'escalator (sténopé
de Daniel
Nowak)
Daniel Nowak : J'ai 43 ans, pacsé, trois enfants, un poisson rouge,
deux chats, une brouette, une visseuse 18 V, sept serpillères,
vingt-sept petites cuillères... et je suis photographe-auteur
depuis 18 ans.
Attiré très tôt par l'image et la photographie, à 16 ans, je suis
responsable du club-photo du lycée, à 18 ans, je pars en formation
de laborantin, à 19 ans, je travaille une année comme tireur noir
et blanc puis à 20 ans, j'effectue mon service militaire aux
services photo des armées.
Parallèlement, je commence une formation aux beaux-arts de Lyon :
je deviens titulaire du Diplôme National Supérieur Expression
Plastique. Etudiant, je travaille en soirées et week-ends comme
tireur sur machine et vendeur dans une boutique de façonnage. Je
m'affilie à l'Agessa en 1993 et travaille pour les collectivités
locales, les entreprises, les associations...
En 1999, naît 'ERO, un
collectif de photographes qui ne pratiquent qu'en argentique et
dans l'esprit des photographes de rues.
En 2010, je fonde Fata
Morgana, association ayant pour but la promotion et la
diffusion de la pratique de l'art photographique dit "pauvre" ou
"archaïque".
L.D. : Parlez-nous de votre rencontre avec le
sténopé.
D. N. : J'ai découvert le sténopé aux beaux-arts : je ne m'y suis
pas arrêté, trop imprécis, pas assez net, trop aléatoire. Bref,
c'était l'outil contraire à mes travaux de l'époque...
Au moment du "passage au numérique", je n'arrive pas à trouver mes
marques avec la photographie à l'ordinateur, les heures passées,
vissé devant un écran, le coût de l'outillage, les viseurs étriqués
des premiers reflex, leur obsolescence trimestrielle...
L'instantanéité de l'image m'avait dépossédé de la délicieuse
angoisse de l'incertitude du résultat ! Je continue à
pratiquer l'argentique, à développer et tirer en moyen et grand
format mais aussi en utilisant des appareils exotiques ou
anciens.
Depuis 5 ans, j'ai redécouvert le sténopé grâce à un des membres du
collectif 'ERO. Il est arrivé en réunion avec un appareil sténopé
Zero Image et des tirages. Ce fut un choc ! J'avais oublié le
sténopé et là, j'ai appris que l'on vendait des appareils sténopé
voire même des trous ! En lui empruntant son Zero Image, je goûte
enfin à la véritable angoisse de l'incertitude du résultat sans
aucune contrainte technique ! C'est l'antidote au numérique ! Un
simple trou, pas de viseur. Une façon d'agir sur la temporalité de
l'existence ! Ma compagne m'en offre un : depuis, je ne m'en sépare
quasiment jamais. Il me suit sur les reportages et même en
vacances. J'ai appris grâce au sténopé à regarder autrement !
Images floues, bougées, imprécises, j'ai compris après plus de 20
années de photo qu'une image peut avoir un sens en ayant un aspect
essentiellement narratif.

Appareils sténopé de la marque Zero Image (source
: www.zeroimage.com)
L. D. : Vous organisez des ateliers consacrés à la
formation d'une image autour d'une drôle de caravane. Pouvez-vous
nous expliquer votre démarche ?
D. N. : J'ai animé quelques ateliers sténopé avant la caravane mais
je voulais faire vivre l'expérience de la camera obscura, faire
comprendre comment se forme une image. Depuis 2 ans, je transforme
une des tours du château de Montbéliard en camera obscura. Elle est
ouverte au public pour la journée internationale du
sténopé.
Une journée par an, ce n'était pas suffisant. L'image doit aller
dans la rue et non s'enfermer dans les galeries, les musées et
encore moins dans les tours de châteaux. La caravane est le symbole
de ce nomadisme !
La caravane est présente dans les marchés de la ville, les
manifestations sportives, les fêtes de quartier, en centre-ville ou
en plein champ ; et de façon plus conventionnelle, à la fête de la
science ou en milieu scolaire. L'idée de départ étant que la
caravane soit là où on ne l'attend pas !

Ci-dessus, deux
photographies prises à l'intérieur de la caravane par Daniel Nowak.
Son environnement se projette en une image inversée horizontalement
et verticalement sur une surface plane. C'est le principe de la
camera obscura.
L. D. : Comment l'expérience est-elle accueillie par le
public ?
D. N. : D'abord, l'esthétisme de la caravane amuse, puis la
curiosité s'installe pour laisser place à l'incrédulité. Qui ose
monter dans la caravane est touché par la grâce ! C'est pour
certains une expérience déconcertante. Les réactions vont du rire à
la peur. C'est pour la plupart des participants une expérience
qu'ils n'ont jamais vécu. La simplicité du procédé déroute. Comment
un simple trou peut-il "faire" une image ? Au final, le plus
délicat est l'instant où les occupants doivent sortir : c'est
difficile tant le spectacle est hypnotique.
L. D. : La préparation de la caravane semble être un
véritable chantier en soi. Pouvez-vous nous en dire un mot
?
D. N. : Oui, ce fut une aventure humaine avant
d'être un chantier. Depuis 2 ans je réfléchissais à ce projet. Je
savais que je n'y viendrais pas à bout seul. C'est d'abord ma
compagne et mes enfants qui ont tenté de me ramener à la raison.
Ils me connaissent mieux que moi et savent que sur la distance, je
m'essoufle toujours... J'ai cherché celles et ceux qui avaient déjà
fait ce type de projet. J'ai recensé une dizaine de projets
similaires en Europe, dont le duo Felner et Massinger.
Pour construire la Fata Morgana, il fallait de l'argent. J'ai
présenté 3 projets différents à la ville de Montbéliard et
travaillé sur le dossier avec les services culturels. Même si mon
travail de photographe est reconnu, j'ai eu du mal à ne pas passer
pour un hurluberlu : difficile d'être crédible en prétendant faire
des photos avec une caravane !
A un moment, devant les difficultés, j'ai pensé lancer le projet
sur mes fonds propres. C'est à ce moment là que les choses se sont
débloquées. La caravane s'est essentiellement construite avec
Denis
Lucaselli, plasticien et bricoleur de génie. Lui non plus, il
n'était pas trop d'accord au départ, mais devant ma détermination,
il a fini par y croire aussi et accepter de me conseiller et me
donner un coup de main.
J'avais une idée très précise de ce que je voulais en termes
d'aménagement, fonctions et décoration. Cette partie à été laissée
à Olivier Rouet, autre plasticien, omni-praticien, capable de faire
sortir des fleurs d'un tas de fumier ! C'est lui qui a commis la
peinture de la Fata Morgana. Il a fallu le canaliser tant il
débordait d'idées et d'envies.
Fata Morgana - La mise en
peinture
J'ai passé presque onze mois sur le projet, de l'achat à la
première sortie. Bien sûr, pas à temps complet, mais en y réservant
des soirées, nuits, matinées, après-midis, samedis et dimanches,
souvent au détriment de ma vie de famille et de mes amis. J'ai dû y
passer environ 500 heures.
Val!N est mosaïste à ses heures. Je lui ai demandé de me faire
un petit quelque chose à fixer sur la carrosserie. Elle a fabriqué
six objets en miroir découpé qui renforcent l'aura lumineuse de la
Fata Morgana.
Au total, nous sommes 6 à avoir œuvré sur la Fata Morgana. Il
a été nécessaire de la reconstruire entièrement, le plancher et les
cloisons étaient pourris, complétement pourris ! Elle aura couté 5
000 € à l'association (achat de la caravane, assurance et
matériel pédagogique embarqué) mais elle est faite pour durer 10
ans.
Du matériel de récupération à été utilisé car le bois et la
visserie coûtent cher. J'ai essayé de me servir de matériaux
fabriqués en Europe, construire "local" le plus possible sans
comprendre pourquoi les lattes en sapin du Jura coûtent plus cher
que les lattes du Brésil, pourquoi l'interrupteur électrique
fabriqué à Orléans coûte plus cher que son cousin chinois, mais de
même marque ! Comment des objets qui voyagent sur des milliers de
kilomètres peuvent-ils être vendus 2 à 3 fois moins cher que les
mêmes fabriqués dans le département voisin ? J'ai fait part de mes
interrogations sur le capitalisme, l'économie, la politique, la
culture, les sentiments et l'amour, tout au long de la construction de la caravane sur le blog de la Fata
Morgana.
L. D. : Comment souhaiteriez-vous voir évoluer ce beau
projet ?
D. N. : Je prépare pour septembre une série de paysages urbains
pour la journée internationale du sténopé de 2012. L'idée est de
réaliser avec la caravane dix grandes images sur la ville de
Montbéliard, ces photos seront exposées dans la rue l'an prochain
pendant deux semaines.
A l'intérieur de la Fata Morgana, un laboratoire argentique et un
point multimédia doivent être aménagés. Des pistes de travail se
dessinent avec des compagnies de théâtre, dont une qui désire
utiliser la caravane en mouvement, avec des spectateurs à
l'intérieur. L'image étant inversée, les sensations de mouvement le
sont aussi. Vous sentez que vous allez en avant mais l'image va en
arrière : vous êtes déstabilisé !
Des artistes ont pris contact avec l'association pour y faire des
performances : l'un voudrait y tourner des scènes érotiques, un
peintre voudrait l'utiliser pour dessiner à la façon de Vermeer,
une photographe voudrait y faire des photogrammes, des musiciens y
tourner un clip... Bref, il y a des projets, des idées, des envies,
mais pour le moment, surtout beaucoup de bavardages...
Au fond, je ne m'attends à rien, c'est la meilleure façon de ne pas
être déçu ! Et si des choses doivent se faire, alors elle se
feront... L'outil existe, expérimentons et amusons-nous !

Photo : Daniel Nowak
L. D. : Comment être tenu informé des prochains passages de
la caravane et comment y participer ?
D. N. : Toutes les infos sont sur le site de
l'association Fata Morgana : il y a un calendrier, un
descriptif des ateliers et les tarifs des différentes
prestations.
Bien sûr, l'association recrute des membres, nous sommes 6 pour le
moment, mais nous sommes ouverts. Il suffit de vouloir s'investir
un peu et d'être attiré par la photographie dite archaïque.
Propos recueillis par e-mail en août 2011.



