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Daniel Nowak et sa caravane magique (entretien)  (Interviews) posté le dimanche 28 août 2011 01:50

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Caravane "Fata Morgana"
Photo : Daniel Nowak


Grâce à Flickr, j'ai découvert le travail du photographe Daniel Nowak qui organise des ateliers sténopé dans une drôle de caravane (baptisée Fata Morgana) faisant office de camera obscura (chambre noire dans laquelle la lumière est projetée sur une surface plane, formant une image en deux dimensions).

Souhaitant en apprendre davantage, je lui ai posé quelques questions.


Laurent Diaz : Pouvez-vous vous présenter en quelques lignes ?

Autoportrait à l'escalator par Daniel Nowak
Autoportrait à l'escalator (sténopé de Daniel Nowak)


Daniel Nowak : J'ai 43 ans, pacsé, trois enfants, un poisson rouge, deux chats, une brouette, une visseuse 18 V, sept serpillères, vingt-sept petites cuillères... et je suis photographe-auteur depuis 18 ans.

Attiré très tôt par l'image et la photographie, à 16 ans, je suis responsable du club-photo du lycée, à 18 ans, je pars en formation de laborantin, à 19 ans, je travaille une année comme tireur noir et blanc puis à 20 ans, j'effectue mon service militaire aux services photo des armées.

Parallèlement, je commence une formation aux beaux-arts de Lyon : je deviens titulaire du Diplôme National Supérieur Expression Plastique. Etudiant, je travaille en soirées et week-ends comme tireur sur machine et vendeur dans une boutique de façonnage. Je m'affilie à l'Agessa en 1993 et travaille pour les collectivités locales, les entreprises, les associations...

En 1999, naît 'ERO, un collectif de photographes qui ne pratiquent qu'en argentique et dans l'esprit des photographes de rues.

En 2010, je fonde Fata Morgana, association ayant pour but la promotion et la diffusion de la pratique de l'art photographique dit "pauvre" ou "archaïque".


L.D. : Parlez-nous de votre rencontre avec le sténopé.
D. N. : J'ai découvert le sténopé aux beaux-arts : je ne m'y suis pas arrêté, trop imprécis, pas assez net, trop aléatoire. Bref, c'était l'outil contraire à mes travaux de l'époque...

Au moment du "passage au numérique", je n'arrive pas à trouver mes marques avec la photographie à l'ordinateur, les heures passées, vissé devant un écran, le coût de l'outillage, les viseurs étriqués des premiers reflex, leur obsolescence trimestrielle... L'instantanéité de l'image m'avait dépossédé de la délicieuse angoisse de l'incertitude du résultat ! Je continue à pratiquer l'argentique, à développer et tirer en moyen et grand format mais aussi en utilisant des appareils exotiques ou anciens.

Depuis 5 ans, j'ai redécouvert le sténopé grâce à un des membres du collectif 'ERO. Il est arrivé en réunion avec un appareil sténopé Zero Image et des tirages. Ce fut un choc ! J'avais oublié le sténopé et là, j'ai appris que l'on vendait des appareils sténopé voire même des trous ! En lui empruntant son Zero Image, je goûte enfin à la véritable angoisse de l'incertitude du résultat sans aucune contrainte technique ! C'est l'antidote au numérique ! Un simple trou, pas de viseur. Une façon d'agir sur la temporalité de l'existence ! Ma compagne m'en offre un : depuis, je ne m'en sépare quasiment jamais. Il me suit sur les reportages et même en vacances. J'ai appris grâce au sténopé à regarder autrement ! Images floues, bougées, imprécises, j'ai compris après plus de 20 années de photo qu'une image peut avoir un sens en ayant un aspect essentiellement narratif.


Appareils sténopé Zero Image
Appareils sténopé de la marque Zero Image (source : www.zeroimage.com)


L. D. : Vous organisez des ateliers consacrés à la formation d'une image autour d'une drôle de caravane. Pouvez-vous nous expliquer votre démarche ?
D. N. : J'ai animé quelques ateliers sténopé avant la caravane mais je voulais faire vivre l'expérience de la camera obscura, faire comprendre comment se forme une image. Depuis 2 ans, je transforme une des tours du château de Montbéliard en camera obscura. Elle est ouverte au public pour la journée internationale du sténopé. 

Une journée par an, ce n'était pas suffisant. L'image doit aller dans la rue et non s'enfermer dans les galeries, les musées et encore moins dans les tours de châteaux. La caravane est le symbole de ce nomadisme !

La caravane est présente dans les marchés de la ville, les manifestations sportives, les fêtes de quartier, en centre-ville ou en plein champ ; et de façon plus conventionnelle, à la fête de la science ou en milieu scolaire. L'idée de départ étant que la caravane soit là où on ne l'attend pas !


Projection visualisée à l'intérieur de la caravane (camera obscura)

Projection visualisée à l'intérieur de la caravane (camera obscura)Ci-dessus, deux photographies prises à l'intérieur de la caravane par Daniel Nowak. Son environnement se projette en une image inversée horizontalement et verticalement sur une surface plane. C'est le principe de la camera obscura.


L. D. : Comment l'expérience est-elle accueillie par le public ?
D. N. : D'abord, l'esthétisme de la caravane amuse, puis la curiosité s'installe pour laisser place à l'incrédulité. Qui ose monter dans la caravane est touché par la grâce ! C'est pour certains une expérience déconcertante. Les réactions vont du rire à la peur. C'est pour la plupart des participants une expérience qu'ils n'ont jamais vécu. La simplicité du procédé déroute. Comment un simple trou peut-il "faire" une image ? Au final, le plus délicat est l'instant où les occupants doivent sortir : c'est difficile tant le spectacle est hypnotique.


L. D. : La préparation de la caravane semble être un véritable chantier en soi. Pouvez-vous nous en dire un mot ?
D. N. : Oui, ce fut une aventure humaine avant d'être un chantier. Depuis 2 ans je réfléchissais à ce projet. Je savais que je n'y viendrais pas à bout seul. C'est d'abord ma compagne et mes enfants qui ont tenté de me ramener à la raison. Ils me connaissent mieux que moi et savent que sur la distance, je m'essoufle toujours... J'ai cherché celles et ceux qui avaient déjà fait ce type de projet. J'ai recensé une dizaine de projets similaires en Europe, dont le duo Felner et Massinger. 

Pour construire la Fata Morgana, il fallait de l'argent. J'ai présenté 3 projets différents à la ville de Montbéliard et travaillé sur le dossier avec les services culturels. Même si mon travail de photographe est reconnu, j'ai eu du mal à ne pas passer pour un hurluberlu : difficile d'être crédible en prétendant faire des photos avec une caravane !

A un moment, devant les difficultés, j'ai pensé lancer le projet sur mes fonds propres. C'est à ce moment là que les choses se sont débloquées. La caravane s'est essentiellement construite avec Denis Lucaselli, plasticien et bricoleur de génie. Lui non plus, il n'était pas trop d'accord au départ, mais devant ma détermination, il a fini par y croire aussi et accepter de me conseiller et me donner un coup de main.

J'avais une idée très précise de ce que je voulais en termes d'aménagement, fonctions et décoration. Cette partie à été laissée à Olivier Rouet, autre plasticien, omni-praticien, capable de faire sortir des fleurs d'un tas de fumier ! C'est lui qui a commis la peinture de la Fata Morgana. Il a fallu le canaliser tant il débordait d'idées et d'envies. 

Fata Morgana - La mise en peinture




J'ai passé presque onze mois sur le projet, de l'achat à la première sortie. Bien sûr, pas à temps complet, mais en y réservant des soirées, nuits, matinées, après-midis, samedis et dimanches, souvent au détriment de ma vie de famille et de mes amis. J'ai dû y passer environ 500 heures. 

Val!N
est mosaïste à ses heures. Je lui ai demandé de me faire un petit quelque chose à fixer sur la carrosserie. Elle a fabriqué six objets en miroir découpé qui renforcent l'aura lumineuse de la Fata Morgana. 

Au total, nous sommes 6 à avoir œuvré sur la Fata Morgana. Il a été nécessaire de la reconstruire entièrement, le plancher et les cloisons étaient pourris, complétement pourris ! Elle aura couté 5 000 € à l'association (achat de la caravane, assurance et matériel pédagogique embarqué) mais elle est faite pour durer 10 ans.

Du matériel de récupération à été utilisé car le bois et la visserie coûtent cher. J'ai essayé de me servir de matériaux fabriqués en Europe, construire "local" le plus possible sans comprendre pourquoi les lattes en sapin du Jura coûtent plus cher que les lattes du Brésil, pourquoi l'interrupteur électrique fabriqué à Orléans coûte plus cher que son cousin chinois, mais de même marque ! Comment des objets qui voyagent sur des milliers de kilomètres peuvent-ils être vendus 2 à 3 fois moins cher que les mêmes fabriqués dans le département voisin ? J'ai fait part de mes interrogations sur le capitalisme, l'économie, la politique, la culture, les sentiments et l'amour, tout au long de la construction de la caravane sur le blog de la Fata Morgana.


L. D. : Comment souhaiteriez-vous voir évoluer ce beau projet ?
D. N. : Je prépare pour septembre une série de paysages urbains pour la journée internationale du sténopé de 2012. L'idée est de réaliser avec la caravane dix grandes images sur la ville de Montbéliard, ces photos seront exposées dans la rue l'an prochain pendant deux semaines. 

A l'intérieur de la Fata Morgana, un laboratoire argentique et un point multimédia doivent être aménagés. Des pistes de travail se dessinent avec des compagnies de théâtre, dont une qui désire utiliser la caravane en mouvement, avec des spectateurs à l'intérieur. L'image étant inversée, les sensations de mouvement le sont aussi. Vous sentez que vous allez en avant mais l'image va en arrière : vous êtes déstabilisé ! 

Des artistes ont pris contact avec l'association pour y faire des performances : l'un voudrait y tourner des scènes érotiques, un peintre voudrait l'utiliser pour dessiner à la façon de Vermeer, une photographe voudrait y faire des photogrammes, des musiciens y tourner un clip... Bref, il y a des projets, des idées, des envies, mais pour le moment, surtout beaucoup de bavardages...

Au fond, je ne m'attends à rien, c'est la meilleure façon de ne pas être déçu ! Et si des choses doivent se faire, alors elle se feront... L'outil existe, expérimentons et amusons-nous !

Caravane "Fata Morgana"
Photo : Daniel Nowak


L. D. : Comment être tenu informé des prochains passages de la caravane et comment y participer ?
D. N. : Toutes les infos sont sur le site de l'association Fata Morgana : il y a un calendrier, un descriptif des ateliers et les tarifs des différentes prestations.

Bien sûr, l'association recrute des membres, nous sommes 6 pour le moment, mais nous sommes ouverts. Il suffit de vouloir s'investir un peu et d'être attiré par la photographie dite archaïque.

 



Propos recueillis par e-mail en août 2011.

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4 commentaire(s)

  • stenope jeu 08 sep 2011 21:40
    Je pense que quand Daniel parle du sténopé comme d'un "antidote au numérique", il veut nous témoigner à quel point le sténopé répondait à ses attentes par rapport au numérique.

    Je l'ai moi-même vécu comme ça étant donné que j'ai commencé par le numérique avec un petit compact (je trouvais le rendu assez froid et sans âme) avant de découvrir le sténopé qui répondait parfaitement à mes attentes (rendu plus brut parfois proche du dessin, de la peinture...).

    Je pense qu'il s'agit ici d'un regard sur une technique par rapport à des attentes et moins du jugement de la technique en elle-même.

    Mais c'est Daniel qui pourra expliquer mieux que moi son propos ! ^^

  • Willène | Decompl

    mer 07 sep 2011 12:18

    Dan, Laurent a bien ouvert le débat dans son article suivant, en résumant ma pensée : l'argentique et le numérique ne sont pas concurrents, comme la peinture et la sculpture ne sont pas concurrents. Ce sont deux techniques que se rejoignent bien sûr, mais qui s'utilisent très différemment. Et ce dont tu parles, à savoir le développement, ce n'est qu'une partie de la photographie au sens large. Une technique de développement ne vaut pas mieux qu'une autre, on aime l'une ou l'autre, ou les deux. L'essentiel reste l'image, le résultat final.
    Bref, il n'y a pas besoin d'antidote au numérique parce que le numérique n'est pas un poison. J'aime le numérique pour tous ses avantages, c'est accessible, populaire et immédiat, comme j'aime le sténopé parce qu'il est rare, surprenant et qu'il prend son temps. L'essentiel est que la technique choisie permette de traduire l'image que l'on a en tête.

  • Dan

    mar 06 sep 2011 05:13

    Merci Willéne, concernant l'antidote au numérique, ça ne reste que mon point de vue, cependant je rencontre de plus en plus de photographes qui préfère être debout devant l'agrandisseur, qu'assis devant l'ordi ! Bien sûr, il y a de la provocation dans mon propos, le numérique étant un complément à l'argentique....mais....Cependant, je suis prêt à ouvrir le débat ;-)

  • Willène | Decompl

    lun 05 sep 2011 20:38

    Un projet ambitieux et utile pour mieux comprendre la photographie. Ça doit être intéressant de visiter la Fata Morgana.
    Sinon, je ne pensais pas qu'il y avait besoin d'un antidote au numérique... Ce point mériterait un débat ;)

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