Accueil Date de création : 10/09/08 Dernière mise à jour : 29/01/12 23:29 / 154 articles publiés

Interviews

Daniel Nowak et sa caravane magique (entretien)  (Interviews) posté le dimanche 28 août 2011 01:50

Caravane "Fata Morgana"
Photo : Daniel Nowak


Grâce à Flickr, j'ai découvert le travail du photographe Daniel Nowak qui organise des ateliers sténopé dans une drôle de caravane (baptisée Fata Morgana) faisant office de camera obscura (chambre noire dans laquelle la lumière est projetée sur une surface plane, formant une image en deux dimensions).

Souhaitant en apprendre davantage, je lui ai posé quelques questions.


Laurent Diaz : Pouvez-vous vous présenter en quelques lignes ?

Autoportrait à l'escalator par Daniel Nowak
Autoportrait à l'escalator (sténopé de Daniel Nowak)


Daniel Nowak : J'ai 43 ans, pacsé, trois enfants, un poisson rouge, deux chats, une brouette, une visseuse 18 V, sept serpillères, vingt-sept petites cuillères... et je suis photographe-auteur depuis 18 ans.

Attiré très tôt par l'image et la photographie, à 16 ans, je suis responsable du club-photo du lycée, à 18 ans, je pars en formation de laborantin, à 19 ans, je travaille une année comme tireur noir et blanc puis à 20 ans, j'effectue mon service militaire aux services photo des armées.

Parallèlement, je commence une formation aux beaux-arts de Lyon : je deviens titulaire du Diplôme National Supérieur Expression Plastique. Etudiant, je travaille en soirées et week-ends comme tireur sur machine et vendeur dans une boutique de façonnage. Je m'affilie à l'Agessa en 1993 et travaille pour les collectivités locales, les entreprises, les associations...

En 1999, naît 'ERO, un collectif de photographes qui ne pratiquent qu'en argentique et dans l'esprit des photographes de rues.

En 2010, je fonde Fata Morgana, association ayant pour but la promotion et la diffusion de la pratique de l'art photographique dit "pauvre" ou "archaïque".


L.D. : Parlez-nous de votre rencontre avec le sténopé.
D. N. : J'ai découvert le sténopé aux beaux-arts : je ne m'y suis pas arrêté, trop imprécis, pas assez net, trop aléatoire. Bref, c'était l'outil contraire à mes travaux de l'époque...

Au moment du "passage au numérique", je n'arrive pas à trouver mes marques avec la photographie à l'ordinateur, les heures passées, vissé devant un écran, le coût de l'outillage, les viseurs étriqués des premiers reflex, leur obsolescence trimestrielle... L'instantanéité de l'image m'avait dépossédé de la délicieuse angoisse de l'incertitude du résultat ! Je continue à pratiquer l'argentique, à développer et tirer en moyen et grand format mais aussi en utilisant des appareils exotiques ou anciens.

Depuis 5 ans, j'ai redécouvert le sténopé grâce à un des membres du collectif 'ERO. Il est arrivé en réunion avec un appareil sténopé Zero Image et des tirages. Ce fut un choc ! J'avais oublié le sténopé et là, j'ai appris que l'on vendait des appareils sténopé voire même des trous ! En lui empruntant son Zero Image, je goûte enfin à la véritable angoisse de l'incertitude du résultat sans aucune contrainte technique ! C'est l'antidote au numérique ! Un simple trou, pas de viseur. Une façon d'agir sur la temporalité de l'existence ! Ma compagne m'en offre un : depuis, je ne m'en sépare quasiment jamais. Il me suit sur les reportages et même en vacances. J'ai appris grâce au sténopé à regarder autrement ! Images floues, bougées, imprécises, j'ai compris après plus de 20 années de photo qu'une image peut avoir un sens en ayant un aspect essentiellement narratif.


Appareils sténopé Zero Image
Appareils sténopé de la marque Zero Image (source : www.zeroimage.com)


L. D. : Vous organisez des ateliers consacrés à la formation d'une image autour d'une drôle de caravane. Pouvez-vous nous expliquer votre démarche ?
D. N. : J'ai animé quelques ateliers sténopé avant la caravane mais je voulais faire vivre l'expérience de la camera obscura, faire comprendre comment se forme une image. Depuis 2 ans, je transforme une des tours du château de Montbéliard en camera obscura. Elle est ouverte au public pour la journée internationale du sténopé. 

Une journée par an, ce n'était pas suffisant. L'image doit aller dans la rue et non s'enfermer dans les galeries, les musées et encore moins dans les tours de châteaux. La caravane est le symbole de ce nomadisme !

La caravane est présente dans les marchés de la ville, les manifestations sportives, les fêtes de quartier, en centre-ville ou en plein champ ; et de façon plus conventionnelle, à la fête de la science ou en milieu scolaire. L'idée de départ étant que la caravane soit là où on ne l'attend pas !


Projection visualisée à l'intérieur de la caravane (camera obscura)

Projection visualisée à l'intérieur de la caravane (camera obscura)Ci-dessus, deux photographies prises à l'intérieur de la caravane par Daniel Nowak. Son environnement se projette en une image inversée horizontalement et verticalement sur une surface plane. C'est le principe de la camera obscura.


L. D. : Comment l'expérience est-elle accueillie par le public ?
D. N. : D'abord, l'esthétisme de la caravane amuse, puis la curiosité s'installe pour laisser place à l'incrédulité. Qui ose monter dans la caravane est touché par la grâce ! C'est pour certains une expérience déconcertante. Les réactions vont du rire à la peur. C'est pour la plupart des participants une expérience qu'ils n'ont jamais vécu. La simplicité du procédé déroute. Comment un simple trou peut-il "faire" une image ? Au final, le plus délicat est l'instant où les occupants doivent sortir : c'est difficile tant le spectacle est hypnotique.


L. D. : La préparation de la caravane semble être un véritable chantier en soi. Pouvez-vous nous en dire un mot ?
D. N. : Oui, ce fut une aventure humaine avant d'être un chantier. Depuis 2 ans je réfléchissais à ce projet. Je savais que je n'y viendrais pas à bout seul. C'est d'abord ma compagne et mes enfants qui ont tenté de me ramener à la raison. Ils me connaissent mieux que moi et savent que sur la distance, je m'essoufle toujours... J'ai cherché celles et ceux qui avaient déjà fait ce type de projet. J'ai recensé une dizaine de projets similaires en Europe, dont le duo Felner et Massinger. 

Pour construire la Fata Morgana, il fallait de l'argent. J'ai présenté 3 projets différents à la ville de Montbéliard et travaillé sur le dossier avec les services culturels. Même si mon travail de photographe est reconnu, j'ai eu du mal à ne pas passer pour un hurluberlu : difficile d'être crédible en prétendant faire des photos avec une caravane !

A un moment, devant les difficultés, j'ai pensé lancer le projet sur mes fonds propres. C'est à ce moment là que les choses se sont débloquées. La caravane s'est essentiellement construite avec Denis Lucaselli, plasticien et bricoleur de génie. Lui non plus, il n'était pas trop d'accord au départ, mais devant ma détermination, il a fini par y croire aussi et accepter de me conseiller et me donner un coup de main.

J'avais une idée très précise de ce que je voulais en termes d'aménagement, fonctions et décoration. Cette partie à été laissée à Olivier Rouet, autre plasticien, omni-praticien, capable de faire sortir des fleurs d'un tas de fumier ! C'est lui qui a commis la peinture de la Fata Morgana. Il a fallu le canaliser tant il débordait d'idées et d'envies. 

Fata Morgana - La mise en peinture




J'ai passé presque onze mois sur le projet, de l'achat à la première sortie. Bien sûr, pas à temps complet, mais en y réservant des soirées, nuits, matinées, après-midis, samedis et dimanches, souvent au détriment de ma vie de famille et de mes amis. J'ai dû y passer environ 500 heures. 

Val!N
est mosaïste à ses heures. Je lui ai demandé de me faire un petit quelque chose à fixer sur la carrosserie. Elle a fabriqué six objets en miroir découpé qui renforcent l'aura lumineuse de la Fata Morgana. 

Au total, nous sommes 6 à avoir œuvré sur la Fata Morgana. Il a été nécessaire de la reconstruire entièrement, le plancher et les cloisons étaient pourris, complétement pourris ! Elle aura couté 5 000 € à l'association (achat de la caravane, assurance et matériel pédagogique embarqué) mais elle est faite pour durer 10 ans.

Du matériel de récupération à été utilisé car le bois et la visserie coûtent cher. J'ai essayé de me servir de matériaux fabriqués en Europe, construire "local" le plus possible sans comprendre pourquoi les lattes en sapin du Jura coûtent plus cher que les lattes du Brésil, pourquoi l'interrupteur électrique fabriqué à Orléans coûte plus cher que son cousin chinois, mais de même marque ! Comment des objets qui voyagent sur des milliers de kilomètres peuvent-ils être vendus 2 à 3 fois moins cher que les mêmes fabriqués dans le département voisin ? J'ai fait part de mes interrogations sur le capitalisme, l'économie, la politique, la culture, les sentiments et l'amour, tout au long de la construction de la caravane sur le blog de la Fata Morgana.


L. D. : Comment souhaiteriez-vous voir évoluer ce beau projet ?
D. N. : Je prépare pour septembre une série de paysages urbains pour la journée internationale du sténopé de 2012. L'idée est de réaliser avec la caravane dix grandes images sur la ville de Montbéliard, ces photos seront exposées dans la rue l'an prochain pendant deux semaines. 

A l'intérieur de la Fata Morgana, un laboratoire argentique et un point multimédia doivent être aménagés. Des pistes de travail se dessinent avec des compagnies de théâtre, dont une qui désire utiliser la caravane en mouvement, avec des spectateurs à l'intérieur. L'image étant inversée, les sensations de mouvement le sont aussi. Vous sentez que vous allez en avant mais l'image va en arrière : vous êtes déstabilisé ! 

Des artistes ont pris contact avec l'association pour y faire des performances : l'un voudrait y tourner des scènes érotiques, un peintre voudrait l'utiliser pour dessiner à la façon de Vermeer, une photographe voudrait y faire des photogrammes, des musiciens y tourner un clip... Bref, il y a des projets, des idées, des envies, mais pour le moment, surtout beaucoup de bavardages...

Au fond, je ne m'attends à rien, c'est la meilleure façon de ne pas être déçu ! Et si des choses doivent se faire, alors elle se feront... L'outil existe, expérimentons et amusons-nous !

Caravane "Fata Morgana"
Photo : Daniel Nowak


L. D. : Comment être tenu informé des prochains passages de la caravane et comment y participer ?
D. N. : Toutes les infos sont sur le site de l'association Fata Morgana : il y a un calendrier, un descriptif des ateliers et les tarifs des différentes prestations.

Bien sûr, l'association recrute des membres, nous sommes 6 pour le moment, mais nous sommes ouverts. Il suffit de vouloir s'investir un peu et d'être attiré par la photographie dite archaïque.

 



Propos recueillis par e-mail en août 2011.

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Entretien avec Vincent Tuloup sur le collodion humide  (Interviews) posté le dimanche 28 novembre 2010 00:21

Il y a quelques temps, j'ai découvert les travaux de Quinn Jacobson qui pratique le collodion humide et depuis, je fantasme !

Sans vouloir trahir le sténopé auquel je suis fidèle ou presque depuis plus de deux ans, je me suis penché sur le collodion humide en interrogeant Vincent Tuloup, un artiste comme je les aime et les envie : pluridisciplinaire, passionné, talentueux, généreux, bourré d'énergie, plein de projets passés en cours et à venir, déterminé, confiant et doté du don d'ubiquité !

Vincent Tuloup a répondu à toutes mes questions sans se montrer avare de détails. Ses propos d'un grand intérêt devraient trouver écho auprès d'amateurs de sténopé tels que vous !
 

Laurent Diaz : Qu'est-ce que le collodion humide ?
Vincent Tuloup : La photographie au collodion humide est un procédé datant des années 1850. Elle a été introduite par Frédéric Scott Archer et a été très populaire jusqu'à sa disparition à la fin des années 1870. L'idée était d'utiliser le collodion comme support photosensible sur des plaques de verre ou de métal.

Le terme "collodion humide" vient du fait qu'une fois les plaques sensibilisées en les trempant dans du nitrate d'argent liquide, il faut faire la photo puis la développer dans la foulée, avant que la plaque ne sèche.

En pratique, il faut soit aménager/improviser un labo dans une salle de bain, soit fabriquer un mini-labo transportable. La seule condition est d'avoir un lieu noir avec une lampe inactinique. Il faut juste assez de place pour pouvoir poser quelques ustensiles.
 

L.D. : Que pouvez-vous nous dire au sujet de l'appareil photo utilisé dans le cadre du collodion ?
 V.T. : La configuration est proche de la photo "classique" à la chambre.

Chambre photographique (collodion humide)Chambre photographique utilisée pour le collodion humide (photo : Vincent Tuloup)
 

Il s'agit d'utiliser une plaque (verre ou métal) que l'on va recouvrir de collodion, avant d'être introduite dans un châssis en lieu et place d'un négatif. Bien sûr, l'épaisseur de la plaque (relativement fine s'il s'agit de métal, mais plutôt épaisse dans le cas du verre) interdit l'utilisation de châssis "standard".

On peut aisément modifier un châssis en y découpant un emplacement où l'on pourra caler une plaque. Il suffit de coller 4 coins en plexiglas pour la retenir coté objectif, et d'improviser un "ressort" (n'importe quel objet plat peut faire l'affaire: du carton, une lamelle d'aluminium légèrement bombée...) pour la plaquer par derrière et la maintenir dans son emplacement.

Une autre solution est d'acquérir une chambre dédiée : soit une antiquité (il y en a beaucoup dans les foires ou sur Internet) soit un "remake" fait par un artisan (il y en a de nombreux aux USA qui vendent leur production en ligne). Dans ce cas, les dos seront dédiés au collodion et seront plus pratiques à utiliser que des dos modifiés.

Châssis bricolé pour recevoir une plaque
Châssis bricolé pour recevoir une plaque (photo : Vincent Tuloup)
 

L.D. : Comment prépare-t-on une plaque photosensible ?
V.T. : Le premier point important est la propreté de la plaque : qu'elle soit en verre ou en métal, elle doit être impeccable! Le procédé est extrêmement sensible aux poussières et aux moindres saletés. Il faut verser une flaque de collodion au centre de la plaque puis, en basculant celle-ci dans un geste circulaire, recouvrir l'ensemble de la plaque de manière uniforme. Le surplus est versé dans un récipient prévu à cet effet. Bien que l'ensemble du procédé demande énormément de précision et de concentration, ce geste est un des plus critiques car la qualité de la couche de collodion conditionne la qualité de la photo.

On laisse le film de collodion prendre quelques secondes (il devient un peu pâteux) avant d'insérer la plaque dans le récipient contenant le nitrate d'argent. Dans la pratique, on a souvent une spatule de plexiglas sur laquelle on pose la plaque et que l'on descend d'un geste sûr et constant dans le bain.

Bains pour nitrate d'argent et fixateur (collodion humide)Bain pour nitrate d'argent et bain pour fixateur (photo : Vincent Tuloup) 


On ferme alors le couvercle et on laisse la plaque sensibiliser pendant 3 minutes. On la ressort et, après l'avoir légèrement égouttée, on l'insert dans le châssis.

On peut alors prendre la photo comme on prendrait une photo classique à la chambre.
 

L.D. : Pendant la prise de vue, comment vous y prenez-vous pour déterminer le temps de pose, la mise au point, le cadrage ?
V.T. : Le collodion est sensible aux UV. Il est donc inutile de vouloir mesurer l'exposition de manière classique, avec une cellule. En gros, on regarde le ciel, la quantité de nuages et, en fonction de l'heure (midi, fin d'après-midi...) on estime le temps de pose.

On part fréquemment sur une base de 7 secondes à pleine ouverture. C'est pourquoi on utilise souvent des supports de tête pour les portraits, histoire d'empêcher le modèle de trop bouger. Pour les natures mortes, en voulant fermer le diaphragme, il n'est pas rare d'avoir une, deux, ou trois minutes de temps de pose. De toute façon, la première photo permet de se caler: si l'image apparait trop vite sous le révélateur, on réduit le temps de pose.

Pour le reste, il faut juste avoir à l'esprit les "couleurs" telles qu'elles sont vues par le collodion (les bleus ont tendance à sortir blancs - des yeux bleus sont souvent impressionnants - et les rouges sortent noir) et bien soigner la mise au point à la loupe si l'on fait un portrait à pleine ouverture avec une grande chambre.

Un des points critiques si l'on n'est pas en extérieur est l'éclairage artificiel. Les flashes ne donnent pas de bons résultats et le mieux est d'utiliser des lampes "lumière du jour" avec le plus de puissance possible pour garder des temps de pose raisonnables.

Photos au collodion humide par Vincent Tuloup
Un portrait et une vanité par Vincent Tuloup (les stries présentes sur l'image de gauche sont causées par un mauvais versement du collodion).


L.D. : Comment se déroule le développement de la plaque ?
V.T. : Une fois la photo prise, on la ramène rapidement dans le labo. Sous la lumière inactinique, on sort la plaque du châssis puis, d'un geste sûr, on répand le révélateur sur la couche de collodion. C'est aussi un geste critique car il peut générer des traces ou des formes plus ou moins énigmatiques sur l'image finale.

Le révélateur, à base de sulfate de fer et d'acide glacial acétique, doit être hyper filtré sinon toutes sortes de "débris" apparaitront sur limage (la liste des défauts possibles est très longue au collodion...). Dans tous les cas, il vaut mieux verser "trop" que pas assez.

On contrôle le développement à l'œil : dès que les détails apparaissent dans les ombres, on arrête le procédé en versant de l'eau sur la plaque. La durée moyenne de révélation est comprise entre 1 à 20 secondes suivant l'âge et la sensibilité du collodion et l'exposition.

Si l'image apparait instantanément, cela signifie que la photo a été surexposée.

Il arrive souvent, pour éviter certains halos sur l'image, d'augmenter la dilution du révélateur. Dans ce cas, le temps de développement augmente. Il reste dans tous les cas très court. Au final, on obtient une image presque aussi vite qu'avec un polaroid.

A ce stade l'image est blanche et bleue. On peut alors la tremper dans le bain de fixateur. A partir de ce moment, les prochaines étapes peuvent être effectuées à la lumière.

Suivant le type de fixateur (cyanure, thiosulfate de sodium...) l'image finale va apparaitre plus ou moins vite (entre 4 et 20-30 secondes suivant les concentrations). C'est dans tous les cas le moment le plus spectaculaire, le plus magique: l'image blanche et bleue devient blanche, disparait, puis d'un coup les noirs apparaissent et en quelques secondes l'image finale positive se forme sur la plaque.

S'il s'agit d'une plaque de métal pré-peinte (avec un fond noir) l'image apparait directement. Dans le cas du verre, il faut mettre la plaque devant un fond noir pour voir l'image. Un des procédés consiste d'ailleurs à peindre l'arrière de la plaque de verre en noir. On dit alors qu'il s'agit d'un "ambrotype".

Ambrotype (collodion humide)
Ambrotype de Vincent Tuloup 
 

Les tons obtenus dépendent de la chimie. Le cyanure fixe plus rapidement et avec des tons légèrement différents du thiosulfate. On est dans tous les cas dans des gammes sépia, avec plus ou moins de contraste suivant la chimie et la lumière.

J'utilise, pour ma part, le thiosulfate mais celui-ci nécessite par la suite un lavage bien plus long que le cyanure de potassium (une vingtaine de minutes au lieu de trois). En extérieur, de nombreux collodionistes préfèrent le cyanure pour cette raison. Le cyanure demande cependant une bonne discipline: si l'acide du révélateur n'est pas bien lavé sur la plaque, il réagit avec le cyanure et produit un gaz mortel. Le thiosulfate est, quant à lui, sans danger !

On rince ensuite la plaque (il suffit de la laisser dans un bac avec de l'eau) puis on la fait sécher. Dans certains cas (film qui se décolle), on peut accélérer le procédé à l'aide d'un sèche-cheveux. Une fois sèche, l'image s'éclaircit de manière significative, mais on récupère l'exposition originale en la vernissant.

J'ai décrit ici le procédé pour obtenir une image positive, mais en altérant la chimie, on peut produire des négatifs sur verre. On peut ensuite en faire des tirages contact.

Séchage - Collodion humide
Plaques de métal en plein séchage (photo : Vincent Tuloup)
 

L.D. : Comment se passe le vernissage de la plaque ?
V.T. : Le vernissage est également particulier. On chauffe la plaque sur une flamme de lampe à huile, on chauffe le vernis, on verse le vernis sur la plaque avec le même geste que pour verser le collodion.

Vernissage - Collodion humide
A gauche : vernissage ; A droite : reflets irisés d'une photo au collodion (photos : Vincent Tuloup)
 

Si la plaque n'est pas assez chaude le vernis blanchit et devient opaque.
Si la plaque est trop chaude, le vernis peut prendre feu ou la plaque éclater (dans le cas du verre).
On passe alors la plaque sur feu doux.

On la laisse ensuite sécher deux jours. Elle devient alors "immortelle". Il faut savoir que, dans tous les cas, on peut vernir les photos longtemps après les avoir prises. Certains de mes amis possèdent des plaques non vernies du XIXème siècle qui sont encore en parfait état!
 

L.D. : Comment procédez-vous pour le tirage de vos images ?
V.T. : Personnellement, je règle ma chimie pour faire des plaques "positives" et je garde l'objet comme photo finale. Je n'en fais pas de "retirages". Bien qu'en scannant (il est très facile de scanner avec un simple scanner à plat), il soit possible de faire de très grands tirages du fait de l'extrême finesse des photos au collodion, j'aime bien garder ces petits objets (des portraits sur des petites plaques par exemple) et savoir qu'ils sont uniques.

Maintenant, certains de mes amis font des négatifs sur verre plutôt que des positifs et peuvent de fait, faire des tirages contacts, par exemple sur du papier albuminé. J'ai vu de très beaux résultats avec ce vieux procédé.
 

L.D. : Comment expliquer le rendu des images obtenues avec cette technique ?
V.T. : Le rendu si typique est une superposition de divers phénomènes chimiques : voile/halo dû au révélateur, à la manière de répandre le collodion sur la plaque, aux différents gestes tout au long du procédé, à la pureté de la chimie, à la température, à la réaction inhabituelle à la lumière...

En s'appliquant, on peut retirer ces défauts, mais je leur trouve personnellement beaucoup de charme, et ce contraste entre la netteté inouïe des 1 ISO natifs et ces défauts psychédéliques est unique.

Le flou typique de certains portraits n'est, quant à lui, pas tant lié au collodion qu'à certaines optiques utilisées à pleine ouverture. Les objectifs "Petzval" du XIXème siècle ont par exemple souvent des flous tourbillonnants à la périphérie de l'image. Les vieux objectifs sont très prisés car leurs verres n'étaient pas traités contre les UV. Les longs temps de pose ne nécessitent par ailleurs pas d'obturateur (on retire le capuchon et on compte à voix haute).
 

L.D. : Les plaques ont une sensibilité de 1 ISO avec le collodion humide ? Ai-je bien lu ???
V.T. : Le 1 ISO est théorique et dur à juger car cela dépend de la "fraîcheur" du collodion et de sa qualité. Plus le collodion vieillit plus il "rougit" et plus il faut allonger les temps de pose.

Flacon de collodion frais et de 3 mois d'âge
A gauche : collodion frais ; A droite : collodion de 3 mois d'âge (photos : Vincent Tuloup)


Ce qui est certain c'est qu'il n'y a pas de grain : c'est assez facile à voir en scannant finement des plaques (surtout pour les natures mortes dans la mesure où les portraits ont souvent des flous dus aux longs temps d'exposition).
 

L.D. : Quel matériel faut-il utiliser ? Est-il difficile à trouver ? Coûteux ?
V.T : Le plus compliqué, au début, c'est de trouver les produits chimiques. Il n'y a pas beaucoup de distributeurs "grand public" et tous les produits ne sont pas faciles à trouver. Des listes détaillées se trouvent sur les quelques forums dédiés. Il y a aussi depuis peu certains magasins en ligne américains qui vendent des produits prêts à l'emploi. Le mieux est dans tous les cas de les faire soi-même.

Le plus onéreux est le nitrate d'argent. Ceci dit, le bain de nitrate ne se jette pas mais se filtre régulièrement. On réajuste le pH et au pire, on ajuste la concentration d'argent en en ajoutant un tout petit peu (on mesure la densité avec un aréomètre).

Produits chimiques - Collodion humide
Quelques produits chimiques utilisés dans le cadre de la photo au collodion (photo : Vincent Tuloup)
 

Le collodion lui-même peut se fabriquer en un quart d'heure. Il suffit de le laisser reposer quelques heures avant de l'utiliser. Tous ces produits se conservent très bien. Au passage, un des composants critiques du collodion est l'éther. Etant dangereux à stocker pur (risques d'explosion), je l'utilise complètement et je stocke du collodion prêt à l'emploi, plus stable.

Globalement, une fois qu'on a la main, le procédé n'est pas plus couteux que des photos argentiques classiques, d'autant plus qu'on fait "peu" de photos en collodion.

Concernant les supports, le verre ne coûte pas grand chose à la découpe et l'on peut trouver des plaques de métal dédiées chez des vendeurs américains sur Internet, à des prix très bas (même avec les frais de port). Le verre a l'avantage de pouvoir être immédiatement réutilisé : si on rate une photo, on efface le collodion humide de la plaque et on recommence. Dans tous les cas, je dirais que l'effort n'est pas tant financier que temporel : il faut être très patient et persévérant.
 

L.D. : Le collodion est-il accessible à tous ? Quels conseils donneriez-vous à un débutant qui souhaite se lancer ?
V.T. : La meilleure option est de suivre un stage avec un spécialiste. Il y a certains gestes qu'on ne peut pas expliquer, il faut les voir en vrai pour comprendre. J'ai pour ma part commencé à apprendre tout seul en partant d'informations trouvées sur Internet mais mes débuts on été difficiles. Par chance, j'avais réussi ma première photo et donc je n'ai pas désespéré quand toutes les suivantes ont été ratées. Mais en deux jours de stage, j'ai appris autant qu'en deux mois tout seul et compris la plupart de mes erreurs.

Concernant les contraintes, je dirai que le plus pénible est le stockage des produits chimiques dont certains demandent quelques précautions (métaux lourds, nitrate d'argent, éther, cyanure). Il faut dans tous les cas être très discipliné et ne jamais se laisser presser par le temps. Toujours faire les choses calmement et méthodiquement. il faut être très patient, mais la satisfaction est immense quand on réussit une belle image: il s'agit de pièces uniques!
 

L.D. : Comment vous-êtes vous lancé dans cette technique et pourquoi ?
V.T. : Je l'ai découverte par le plus grand des hasards grâce à un libraire. Je cherchais des livres de photos de nus "à l'ancienne" lorsqu'on m'a présenté un livre qui m'a charmé avec juste quelques photos dont j'ai trouvé le rendu unique. Il s'agissait du très beau livre (plus édité hélas) de Robert Maxwell. J'ai réalisé que ce genre de rendu pouvait donner plus de force à d'autres projets que j'avais en tête. Puis, quand j'ai vu les portraits de Quinn Jacobson, je n'ai plus pu résister mais il m'a fallu plusieurs mois avant de réussir ma première photo.

Plaque d'aluminium (collodion humide)
Plaque d'aluminium de Vincent Tuloup 


L.D. : Comment avez-vous appris ?

V.T. : J'ai cherché sur Internet, j'ai acheté quelques fascicules sur eBay, puis j'ai contacté directement Quinn Jacobson. Sa gentillesse et ses qualités de pédagogue en font un personnage incontournable et fascinant. J'ai fini par le rencontrer à Bièvres, puis, après plusieurs mois d'auto-apprentissage, j'ai suivi un atelier avec lui à Paris. J'ai alors énormément progressé.
 

L.D. : Selon vous, quels sont les avantages et les inconvénients de cette technique ?
V.T. : Pour moi, les avantages sont le rendu unique, la précision phénoménale des "1 ISO" couplée à ses magnifiques défauts/artéfacts vaporeux qui donnent un côté mystérieux aux images. Une petite plaque de verre, bien scannée, peut permettre des agrandissements de 4 mètres. Même si cela n'est pas un but en soi, c'est saisissant. J'ai d'ailleurs réalisé qu'aucun support, ni papier, ni écran, ne donnait d'images si fines à voir. Parfois même, les images sont tellement fortes, qu'avec le jeu des irisations et des reflets, on a l'impression que les images sont en 3D, même sur de petites plaques.

Détail d'une plaque (collodion humide)
Détail d'une plaque de verre en collodion (photo : Vincent Tuloup)


Les inconvénients sont clairs : procédé totalement artisanal, longs temps de pose, obligation de développer dans la foulée. J'y trouve ceci dit un coté ludique qui fait que, même si l'on rate toutes ses photos, on passe un très bon moment! C'est aussi une expérience pour les modèles qui doivent tenir des temps de pose auxquels ils ne sont pas habitués. Il n'est pas rare de ne pas devoir bouger pendant plus d'une minute, entre la mise au point et la photo. Cela explique aussi pourquoi il est impossible de tenir un faux sourire au collodion !
 

L.D. : Comment décririez-vous votre démarche photographique ?
V.T. : Je suis dans une démarche artistique globale qui n'est pas limitée à la photo. Je fais aussi de la peinture, de la musique, des courts-métrages. Il s'agit pour moi de moyens d'expressions. En fonction de ce que je veux raconter, je choisis le plus adapté. Nous avons la chance de vivre une époque où le choix n'a jamais été aussi grand. En photo, si je dois faire des books, je ferai des photos au réflex digital. Si je veux des portraits, je prendrai un Hasselblad ou une chambre. Si je veux des mises en scène, j'utiliserai une chambre avec du film ou du collodion suivant les sujets. Là par exemple je suis très tenté par des portraits en couleur 8x10 avec la nouvelle Ektar 100.

Donc globalement, je ne me soucie pas du procédé ou du matériel. Il est secondaire. L'important, c'est qu'il soit adapté à ma vision. Une grosse partie de mon travail tourne autours d'univers fantastiques et oniriques. De fait, le collodion ou le polaroid (les polas 51 ou 55 par exemple) me conviennent très bien. Je trouve également que le noir et blanc permet plus d'abstraction et de poésie, même si j'utilise souvent des photos couleur faites en studio comme base pour mes peintures.

Dans tous les cas, l'essentiel est d'avoir des rêves, des idées, des choses à raconter. J'aime quand une image parle toute seule, sans mode d'emploi, sans titre. Quand chacun peut s'arrêter dessus pour imaginer une histoire, sa propre histoire.
 

L.D. : Certains artistes vous inspirent-ils particulièrement ?

Le jardin des délices de Jérôme Bosch (détail)
Le jardin des délices de Jérôme Bosch (détail) - Source : Wikipedia


V.T. : Une grosse partie de mes travaux s'inspire des univers de Poe et Lovecraft. Je compte d'ailleurs retourner prochainement à Providence, avec une chambre. Sinon, visuellement, je suis influencé par tout ce que j'ai vu, depuis Le jardin des délices de Jérôme Bosch devant lequel je peux rester des heures au Prado, jusqu'aux films ou aux peintures de David Lynch. Dario Argento m'a aussi beaucoup marqué par son esthétique. J'aime également beaucoup les peintres de la Renaissance et, dans les modernes, j'ai une grande fascination pour les Tamara de Lempicka depuis que j'ai pu les voir en vrai. Dali aussi. Et puis, l'exposition de Soulages à Beaubourg m'a marqué l'année dernière. Au détour de certains marchés, de certaines foires ou expositions, des artistes moins connus peuvent aussi avoir un effet terrible.

La musique a aussi une grande influence. Je suis très amateur d'univers sonores "ambient" qui laissent rêver, qui transportent.

En photo par contre, je suis moins influencé. Je trouve la photographie moderne encore trop ancrée dans le réel. Ceci dit, outre les portraits de Quinn Jacobson, j'ai pendant longtemps adoré les photographies très naturelles de Jean-François Jonvelle. Plus récemment, un artiste m'a réellement transporté: Jean-Marie Francius, avec notamment sa série Les anges, totalement transcendante.
 

L.D. : Quel(s) défi(s) aimeriez-vous vous lancer en photo ?
V.T. : Aujourd'hui, dans la profusion d'images qui nous entoure, notamment sur Internet, le plus grand des défis, c'est de trouver son propre style, d'arriver à exister. Après, la plus grande des difficultés est de produire une œuvre cohérente et conséquente. Je me force aujourd'hui à continuer sur les mêmes thèmes, même si de nouvelles idées surgissent régulièrement, j'essaie de me concentrer pour terminer ce que j'ai commencé, même si cela doit prendre plusieurs années.

C'est pour moi le deuxième défi aujourd'hui : dans un monde ou tout doit aller vite, de privilégier la qualité et la profondeur sur la vitesse ou le désir de reconnaissance. L'important, in fine, c'est que l'œuvre vive par elle même.



Propos recueillis par e-mail en novembre 2010.

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Entretien avec Marie-Noëlle Leroy, sténopiste et commissaire d'exposition  (Interviews) posté le vendredi 18 juin 2010 22:00

Marie-Noëlle Leroy (sténopiste et fière de l'être ^^) organise chaque année, depuis 2007, l'exposition internationale de photographie au sténopé au Centre Culturel André Malraux du Bourget (et cette année, également au Centre Civic Can Baste de Barcelone).

Elle prend en charge la quasi totalité du projet, de la définition du thème de l'appel à participation à l'accrochage des photos, en passant par la sélection des travaux et les relations presse.

La 4ème édition de l'événement s'achève à peine à Barcelone que le sujet de la 5ème édition (et peut-être la dernière !) sera bientôt dévoilé, laissant peu de répit à cette commissaire d'exposition épuisée mais toujours passionnée.

Portrait de Marie-Noëlle Leroy par Jean-Claude Beaumont
Portrait de Marie-Noëlle Leroy par Jean-Claude Beaumont


Laurent Diaz : Comment est née l'exposition internationale de photographie au sténopé ?
Marie-Noëlle Leroy : Je connaissais Jean-Claude Beaumont (qui travaille aujourd'hui à la résidence photographique La Capsule, au Bourget) depuis une bonne vingtaine d’années. Un jour, il m’appelle en me disant qu’un de ses amis cherche des photographes à exposer. Je suis donc allée voir Arnaud Levenes au Centre Culturel André Malraux du Bourget avec les photos au sténopé que j’avais exposées au Sept-off de Nice (Festival de la photographie méditerranéenne) quelques mois auparavant. Cela lui a beaucoup plu. Du coup, il m’a demandé d’organiser une exposition avec quelques copains sténopistes : ce fut SténEAUpé, en 2006.

A cette époque, je fréquentais beaucoup le tout nouveau forum états-unien f295 (pendant près d’un an, j’étais la seule française). Je voyais des images vraiment intéressantes et les participants exprimer le désir de se regrouper, tout au moins, de se rencontrer.

Aussi ai-je pensé qu’on pouvait essayer en France – où les distances sont moins importantes – de monter un Centre français du sténopé. J’en ai parlé avec Arnaud qui m’a proposé de monter une exposition internationale pour l’année suivante. J’ai donc contacté tous les amis que je m’étais faits sur divers forums ou lors de swap (échanges d'appareils sténopé). Et voilà ! Il y a maintenant des participants assidus depuis la première heure et d’autres qui viennent s’ajouter d’année en année…

Supports de communication de la 1ère exposition internationale de photographie au sténopé "Froid, Glacé"
Supports de communication de la 1ère exposition internationale de photographie au sténopé en 2007 sur le thème "Froid, Glacé".


L.D. : Pourquoi ce choix de l'international ?
M-N.L : L’internationalisation de ces expos fait partie intégrante du "concept" de départ. C’est Internet qui a rendu possible cet événement ! Sur la toile, on peut cotoyer images et auteurs et j’ai fait de nombreuses connaissances ainsi. Certains auteurs resteront virtuels, mais à chaque fois qu’un sténopiste étranger que je cotoie sur le net vient à Paris, nous essayons de nous rencontrer : boire un pot, aller voir une expo, un p’ti resto… Certains me sont d’ailleurs présentés par d’autres sténopistes comme Justin Quinell que j’ai rencontré grâce à Guy Glorieux… Dans la mesure du possible, j’essaie de rapporter la chose sur mon blog, mais j’ai un retard énorme ! Pas le temps de tout faire !

L.D. : Quel regard portez-vous sur l'événement depuis la première édition de 2007 à aujourd'hui ?
M-N.L : Je crois que ces expos sont arrivées à maturité. Tant de ma part puisque je commence à avoir une certaine expérience de l’organisation et la gestion d’un tel événement et du recul par rapport aux productions proposées, que de la part des exposants. J’ai vu évoluer les auteurs assidus au fur et à mesure des années. Leurs productions visibles sur le net constituent des exemples pour les plus jeunes et la récente popularité du sténopé laisse entrevoir qu’il y aura de plus en plus de personnes intéressées et intéressantes !

L.D. : Cette année, vous avez établi un partenariat avec le Can Baste Barcelona permettant aux exposants de présenter leur travail en Espagne. Comment un tel partenariat a t-il été rendu possible ?
M-N.L : Grâce à Matthias Hagemann qui expose depuis la première édition. Il habite Barcelone et est en relation avec le Can Baste pour ses propres activités sténopiques. Il a parlé de ces expos à Pablo Perez qui dirige le Centre Civic. Il est venu voir l’expo au Bourget et cela lui a plu. Je suis allée à Barcelone avec Arnaud pour le Pinhole Day, le courant est bien passé… et voilà ! En fait, une forme d’échange s’est établi entre le Can Baste et le Centre Culturel André Malraux : une expo contre une expo. C’est équitable et cela permet à des artistes d’avoir une visibilité plus importante.

Le Centre Civic Can Baste
Le Centre Civic Can Baste


L.D. : Ce partenariat sera t-il poursuivi pour la 5ème édition de l'exposition ?
M-N.L : Aux dernières nouvelles, il était question de poursuivre cette expérience l’an prochain…

L.D. : Nous réservez-vous d'autres surprises ?
M-N.L : J’espère ! Mais, bien sûr je ne peux rien dire de ces espérances sinon ce ne sera plus une surprise !

L.D. : Connaissez-vous déjà le sujet du prochain appel à participation ?
M-N.L : Oui bien sûr puisque c’est moi qui le conçois et l’écris ! Patience ! Il paraîtra avant le 14 juillet, promis, comme tous les ans…

L.D. : Avez-vous vous-même travaillé  sur les thèmes imposés chaque année ?
M-N.L : Oui et non. La première année, ne sachant pas si on aurait beaucoup de participants, j’ai aussi exposé, mais par honnêteté intellectuelle je préfère ne pas porter deux casquettes, ne pas être juge et partie ; donc je ne participe pas, mais à chaque fois je sais quelles images j’aurais faites pour répondre au thème, je les prépare au moins dans ma tête…

"Froid, Glacé" par Marie-Noëlle Leroy
Une des images présentées par Marie-Noëlle Leroy pour la 1ère exposition internationale de photographie au sténopé en 2007, sur le thème "Froid, Glacé".


L.D. : Comment souhaiteriez-vous faire évoluer cet événement pour les prochaines années ?
M-N.L : Le "contrat moral" de départ était d’organiser cinq expositions internationales. Donc 2011 est censée être la dernière année… Ensuite cela ne dépend pas de moi… Il faut que le CCAM ait envie de poursuivre. Suffisamment envie pour convaincre la municipalité de continuer son investissement financier dans le sténopé… Les dernières élections municipales étaient en 2008, il n’y aura donc pas de modification (normalement) avant 2014. On peut donc espérer que cela perdure jusque là au moins. Je pense néanmoins que tous les ans c’est peut-être beaucoup, et cela représente pour moi un travail énorme.

Une Biennale avec un invité d’honneur, quelques conférences, et des stages pourrait être une bonne façon de continuer à défendre l’art du sténopé…

 

Propos recueillis par e-mail en juin 2010.


A consulter : 
- Le blog de la Capsule
- Le blog de Marie-Noëlle Leroy :
Foto-Grafik
-
Les images de Marie-Noëlle Leroy sur FlickR

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Entretien avec le graphiste Ben Spada  (Interviews) posté le mardi 02 mars 2010 23:22

Il est un artiste dont on parle moins dans le cadre de l'exposition internationale de sténopé. Et pourtant...

...chaque année, il planche, lui aussi, sur le thème imposé, prend la liberté de ne pas travailler en sténopé et rend sa copie bien plus tard que les autres... ce qui ne l'empêche pas de faire partie de l'aventure à coup sûr !

C'est Ben Spada, auteur de l'affiche de l'exposition (et autres supports de l'événement) depuis sa première édition en 2007.

J'ai découvert le travail de Ben Spada l'année dernière avec l'affiche de la 3ème exposition sur le thème des transports. J'avais beaucoup aimé la qualité et la composition de cette création qui, audacieusement, ne présentait ni sténopé, ni appareil bricolé.

Petite interview d'un artiste qui met ses talents numériques au service du sténopé !


Laurent Diaz : Parlez-nous de votre formation, de votre parcours en tant que graphiste.
Ben Spada : Après des études d’Arts Plastiques à la Sorbonne, j’ai suivi des formations techniques et effectué quelques stages. Je me suis lancé en free lance, j’ai eu des missions en intérim dans des agences de communication qui ont débouché sur des postes de maquettiste, puis de graphiste créa. Aujourd’hui je suis directeur artistique dans un groupe de publicité international.

L.D. : Vous réalisez les supports de communication de l'exposition internationale de photographie au sténopé depuis la première édition en 2007. Comment avez-vous été embarqué dans cette aventure ?
B.S. : Arnaud Lévénès du Centre Culturel André Malraux avait vu mes travaux pour le CECB, une association du Bourget dédiée aux musiques actuelles. Il m’a demandé de plancher sur le logo de la Capsule, la résidence photo puis sur la couverture du catalogue des premières rencontres du sténopé dont le thème était "Froid, Glacé". Finalement, il m’a confié toute la campagne de communication : affiches, carton d’invitation, kakemono…

Supports de communication de la 1ère exposition internationale de photographie au sténopé "Froid, Glacé"
Supports de communication de la 1ère exposition internationale de photographie au sténopé en 2007 sur le thème "Froid, Glacé".


L.D. : Quel regard portez-vous sur cette manifestation ?
B.S. : Ces rencontres deviennent, avec les années, une référence dans le domaine. Les participants viennent du monde entier, la presse en parle chaque année davantage et l’intérêt du public est croissant.

L’exposition présente des œuvres contemporaines réalisées grâce à un procédé qui remonte aux origines de la photographie. Le sténopé traverse le temps, s’endort parfois mais pour mieux ressusciter. Il se renouvelle sans cesse et je suis toujours frappé par la créativité des travaux exposés. Par ailleurs, le Centre culturel André Malraux, par son architecture à la fois classique et contemporaine, se prête parfaitement à ce genre d’exposition qui mêle l’histoire et la modernité, la tradition d’un procédé et la création d’aujourd’hui.


Affiche de la 2ème exposition internationale de photographie au sténopé "Nature urbaine"
Affiche de la 2ème exposition internationale de photographie au sténopé en 2008 sur le thème "Nature urbaine".


L.D. : Connaissiez-vous le sténopé avant cette collaboration ?
B.S. : J’ai commencé la photo à l’âge de 14 ans et c’est devenu ma matière principale à l’université. J’ai pu tester des procédés comme le photogramme, la chimie, je faisais tous mes tirages. 

J’utilisais un Pentacon 6x6, un Nikon et un Pola SX70. J’avais aussi un pauvre Diana bricolé. Cet appareil est tellement "minable", que même avec l’objectif, mes photos avaient un aspect "sténopé".

Ce qui caractérise le sténopé, c’est son imperfection, ce flou mystérieux qui s’en dégage. Selon moi, chercher la netteté ne doit pas être un facteur déterminant. C’est la part de hasard qui est fascinante. Le fait de ne pas maîtriser totalement ce qui se produit est source de surprise, et la surprise, en photo, me procure la même émotion que lors de mon premier tirage.

L.D. : Comment vous y êtes-vous pris pour cette nouvelle affiche ? Qu'avez-vous souhaité faire passer à travers cette création ?

Affiche de la 4ème exposition internationale de photographie au sténopé
Affiche de la 4ème exposition internationale de photographie au sténopé en 2010 sur le thème des quatre éléments "4-4-4".


B.S. : J’ai commencé mes recherches visuelles en septembre 2009 soit 5 mois avant la livraison de la maquette. Bon évidemment je n’ai pas fait que ça, mais ça permet d’y penser inconsciemment. L’idée germe progressivement si bien qu’au moment où je commence vraiment, le visuel se révèle presque tout seul. J’aime bien travailler de cette manière mais c’est rare car aucun client ne laisse des délais aussi longs. C’est parce que je sais que telle commande va tomber à tel moment que je peux organiser mon temps et commencer mes recherches plusieurs mois à l’avance.

Les années précédentes, les thèmes proposés reflétaient notre époque. Ils étaient assez actuels : "Plus Vite !!!" (les transports) ; "Nature Urbaine" ; "Froid, Glacé" (qui pouvait sous-entendre la question du réchauffement climatique).

La particularité de cette édition, c’est d’avoir un thème classique et universel : les 4 éléments. On retrouve des représentations de ces éléments depuis la nuit des temps et des applications dans des domaines qui vont de la physique aux arts divinatoires en passant par la chimie, la médecine, la philosophie, l’astrologie (voir sur Wikipedia).

J’ai donc essayé d’orienter la créa vers une "abstraction mystique" empreinte de matières et de symboles sans chercher trop à représenter les éléments de manière figurative. On remarque une forme géométrique qui est issue d’un mandala. Cette forme fait référence à la religion et au zodiaque. Quant à la symbolique, elle provient de l’alchimie et fait donc référence aux recherches scientifiques autour de ce thème. C’est très intéressant de créer une composition à partir de formes provenant de domaines aussi variés.

Une forme d’abstraction s’imposait car les représentations sont nombreuses depuis le Moyen-âge. Et je ne voulais pas y ajouter ma propre interprétation du thème alors même que c’est précisément ce qu’on attend des sténopistes. Il me paraissait important de ne pas enfermer le sujet mais, au contraire, de l’ouvrir vers des horizons suggestifs.

L.D. : Comment définiriez-vous votre style ?
B.S. : Ça dépend vraiment de la commande. Je ne sais pas si on peut parler vraiment de style concernant mon travail. Je peux aussi bien tendre vers du baroque surchargé de détails que vers un minimalisme extrême. Mais le minimalisme est plus dur à vendre car le client pense qu’il aurait pu le faire lui-même, alors que le travail est le même. C’est une question de choix et de composition. En cuisine, on choisit des ingrédients et on les assemble, un peu plus de ça ou un peu moins, on s’inspire de plusieurs recettes, on ajoute nos épices préférées et le résultat est une création originale.

D’une manière générale je recherche un certain radicalisme avec un visuel "fort" graphiquement, des couleurs vives et une typo qui correspond au sujet. Les choix typographiques ont une importance majeure. Pour mes créations culturelles, j’utilise de manière récurrente l’Univers Light Ultra Condensed (la police de "Sténopé" sur l’affiche). Elle est pleine de contradictions, à la fois ronde et carrée, condensée et lisible, basique et élégante, moderne et intemporelle.

L.D. : De manière générale, quelles sont vos sources d'inspiration ?
B.S. : La peinture, la photographie, l’architecture et le design graphique évidemment. Je cherche dans mes collections d'images libres de droit, d'illustrations vectorielles et de polices de caractères. Mais tout peut m'influencer : un paysage, un livre d'art, un film. Et la musique surtout, je ne peux pas travailler sans musique.

Dépliant Programme CECB 2008
Support réalisé pour le Centre éducatif et culturel du Bourget (CECB) en 2008.


L.D. : Pour quels autres commanditaires avez-vous l'occasion de travailler et sur quels types de projets ?
B.S. : Je fais régulièrement les programmes et les affiches du CECB (Centre éducatif et culturel du Bourget), des affiches pour le Centre culturel André Malraux (comme pour l’exposition d’art contemporain "Intrusions Burlesques"), des pochettes de disque, des affiches de concert. Je fais également de la publicité santé en agence...

Affiche de l'exposition Intrusions burlesques
Affiche de l’exposition d’art contemporain "Intrusions Burlesques" en 2010.


CD "Studio des Jardins" pour le CECB
CD "Studio des Jardins" pour le CECB

L.D. : Quelles sont les créations dont vous êtes le plus fier ?
B.S. : Celles où on me laisse carte blanche dans le domaine culturel et pour lesquelles je prends le temps de pousser mes recherches. Ce n’est pas de la fierté mais j’aime bien la pochette de la compilation du Studio des Jardins (CECB-2006) et les affiches de Nature Urbaine (2007) et 4-4-4 (2010) pour les Rencontres Internationales du Sténopé.

Ma plus belle créa, c’est mon fils Ruben (2 ans)...

 

Propos recueillis par e-mail en mars 2010.

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Entretien avec la sténopiste Odile Gicquel  (Interviews) posté le jeudi 12 novembre 2009 23:06

Cela faisait bien longtemps que je n'avais pas publié d'interview !
C'est désormais chose faite avec cet article consacré au travail d'Odile Gicquel que j'ai découvert via la page de liens de Patrick Caloz que j'avais invité sur ce blog ! Comme quoi, ces pages de liens ne sont pas inutiles.

Le travail d'Odile Gicquel m'a séduit dès les premières secondes passées dans sa galerie : un travail très expressif autour du corps et des images d'une grande qualité.

Je me suis donc permis de la contacter pour en savoir plus sur sa démarche et son rapport au sténopé. Elle a accepté très gentiment, malgré un planning chargé, de répondre à quelques unes de mes questions.

J'aurais aimé en savoir encore plus mais un bon sténopiste ne doit peut-être pas dévoiler tous ses secrets.

Sténopés d'Odile Gicquel - Visages
Ma tête qui souvent crie (Odile Gicquel)


Laurent Diaz : Présentez-vous ! 
Odile Gicquel : J'ai 53 ans et fais de la photographie depuis 16-17 ans.

L.D. : Vous pratiquez la photographie au sténopé depuis 2000. 
Comment avez-vous découvert cette technique ?
O.G. : En l'an 2000, je lis dans une revue spécialisée photo « Comment photographier l'éclipse solaire avec une boîte en carton » ! Je pense qu'ils vont trop loin pour vendre et je décide de réaliser la boîte en carton qu'ils recommandent, en faire un essai... pour ensuite leur faire un article, pour me plaindre de ces articles à sensations... J'ai fait cette boîte, je me suis mise devant et j'ai été enthousiasmée par le résultat... Je n'ai jamais fait l'article... Depuis je ne cesse de faire du sténopé ou du Holga... Je trouve le résultat fascinant.

Sténopés d'Odile Gicquel - Pieds
Mes pieds pour l'équilibre (Odile Gicquel)


L.D. : Comment expliquez-vous le fait de ne pas vous être lassée de cette technique avec le temps ?
O.G. : Pourquoi je continue ? Tout simplement : je m'amuse comme une gosse. Chaque sténopé me comble ou me déçoit, me surprend tout le temps. Cette non maîtrise du matériel, du cadrage, de la lumière... et le résultat onirique qui me surprend encore à chaque fois.

L.D. : Votre site web est consacré à un travail très expressif sur le corps.
Que diriez-vous de votre démarche ?
O.G. : En noir et blanc, je n'ai fait que des morceaux de corps :
- Mes pieds, en premier, car c'est sur eux que tout repose et non sur ma tête... Mes pieds sont stables et solides. Je leur rends régulièrement hommage.
- Mes mains qui bougent tout le temps et font le lien avec le reste du corps ou avec le monde extérieur.
- Enfin, ma tête... mais rarement  paisible.
- Puis mes racines ou mes sténopés couleur, teintes pastel. J'y suis entière mais transparente. J'aurais pu l'intituler "mes fantômes", ceux qui m'accompagnent depuis longtemps.

Site web d'Odile Gicquel
Le site web d'Odile Gicquel propose à l'internaute une "navigation anatomique" plutôt originale.


L.D. : Vous figurez sur l'intégralité de vos images. L'autoportrait est-il un choix artistique ? Ou bien est-ce simplement plus commode pour avoir à sa disposition un modèle sincèrement enthousiaste, fidèle et qui ne vous posera pas de lapin, à savoir, vous-même ?
O.G. : J'ai commencé avec moi comme modèle parque c'était pratique. Et puis les résultats n'étaient pas forcément flatteurs. Il m'aurait été difficile de trouver un modèle. Je me suis faite piégée par cela, y ai pris du plaisir et maintenant, ce face à face avec ma boîte noire m'est indispensable. Un drôle de miroir !

L.D. : Vous présentez des tirages photo sur draps et sur toile. Je trouve le résultat très réussi. Quelle était votre démarche ?
O.G. : La recherche de la "transparence" a été mon moteur pour réaliser mes voiles. J'ai la même démarche pour mes sténopés couleur. Je continue... Cette obsession n'est pas encore satisfaite...

Sténopés d'Odile Gicquel - Voiles
Odile Gicquel a réalisé sur la base de ses sténopés des tirages organiques de toute beauté sur des voiles et des toiles. Magnifique.


L.D. : Pouvez-vous nous parler de vos appareils sténopé ?
O.G. : Mes boîtes sont toutes du bricolage à partir de cartons ou à partir de vieux appareils bricolés (pour la couleur).

L.D. : Lors d'une séance photo au sténopé, comment évaluez-vous le temps de pose nécessaire ?
O.G. : Le temps de pose va de 7 à 45 secondes, en fonction de la saison et du soleil. Toutes mes prises de vue sont au soleil. La lumière, rien que la lumière est ma devise ! Celle du soleil, c'est encore mieux. Photographier signifie écrire avec la lumière. Je l'ai compris avec le sténopé qui me permet de réaliser ces sculptures de lumière et de hasard.

Odile Gicquel - Appareil sténopé
Un des appareils sténopé en carton d'Odile Gicquel


L.D. : Au cours de séances en extérieur, quelle est la réaction des passants ?
O.G. : Les autres... quand ils me voient poser dans la rue... s'arrêtent... et prennent de la distance ! Ils choisissent de s'éloigner plutôt que d'être contaminés des fois que ce serait contagieux... à part quelques exceptions qui osent s'approcher et poser des questions.

 

Propos recueillis par e-mail en novembre 2009.

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